Installation : La relève en clair-obscur
Au pavillon des ovins, Hall 1 du Salon international de l’agriculture, ils ont 18 ou 19 ans. Fils et filles d’agriculteurs pour la plupart, ou venus d’ailleurs par passion. Tous parlent d’installation. Tous évoquent aussi la crainte. Portraits croisés de celles et ceux qui pourraient, demain, nourrir la France.
Hall 1. Quarante-cinq mille mètres carrés, plus de 1 300 animaux, des concours, des démonstrations, des odeurs de paille fraîche et de laine. Le cœur battant de l’élevage français. C’est là, entre deux allées animées, que nous les avons croisés. Sept jeunes en BTS agricole ou en école d’ingénieurs. Selon le ministère de l’Agriculture, ils sont 219 000 élèves, étudiants et apprentis inscrits en 2025 dans l’enseignement agricole. Une armée silencieuse qui se prépare à prendre la suite. Leurs regards oscillent entre fierté et lucidité.
Simon, l’héritage assumé
Simon Foubert, 18 ans, prépare un Brevet de Technicien Supérieur Analyse, Conduite et Stratégie de l’Entreprise Agricole au lycée agricole de Laval. Fils d’agriculteurs, il ne détourne pas les yeux : « Je suis fier de l’être. » Chez lui, une ferme à taille humaine, des moutons Bleu du Maine et des vaches allaitantes Rouge des Prés. Des races ancrées dans l’Ouest, rustiques, patientes. Il aimerait reprendre. Mais la surface ne permet pas deux installations. Alors il envisage un départ, peut-être à l’étranger, pour voir d’autres systèmes. « Quand on devient chef d’entreprise, la vie change », glisse-t-il.
Il parle déjà en responsable. De crise agricole, de concurrence, d’exportations. « Est-ce que le pays veut encore de ses agriculteurs ? » La question flotte, sans réponse nette. Pourtant, il reste convaincu : « l’agriculture est d’abord une affaire de passion. Et d’engagement collectif ».
Adrien, apprendre avant de reprendre
Adrien Côme, 19 ans, suit le même cursus à Laval. Chez lui, la polyculture-élevage se conjugue en famille : Limousines, Prim’Holstein, atelier porcin. Il se projette sur la ferme paternelle. Mais pas dans l’immédiat. « Une exploitation ne se reprend pas comme ça. » Il souhaite travailler ailleurs, engranger de l’expérience, éviter les erreurs de débutant. Pour lui, l’engagement syndical – il cite Jeunes Agriculteurs – est une respiration. S’engager dans un syndicat, échanger avec d’autres jeunes, sortir du quotidien de la ferme. « L’entente, c’est essentiel. » Dans un contexte tendu, le réseau devient un appui.
Les ingénieures en devenir
À quelques mètres du ring ovin, cinq étudiantes évoquent un autre chemin : celui de l’ingénierie agronomique à l’ISA Lille, programme de JUNIA. Jeanne Château, 18 ans, fille de producteurs de pommes de terre dans le Nord, observe la volatilité des prix. Cette année, la tonne s’est vendue en dessous des coûts de production. « Ça ne donne pas envie de s’installer. » Elle veut un diplôme solide, « au cas où ».
Noémie Hincelin partage cette prudence. Elle rêve de s’installer en grande culture, mais avec une garantie de revenu. « Sans visibilité, c’est difficile de se projeter. »
Sarah Manouvriez n’est pas issue du milieu. Ses grands-parents ont vendu leur ferme. Elle, au contraire, a choisi d’y revenir. Les enjeux environnementaux et économiques l’attirent. « Il y a tout à repenser. »
Flore Tavergnier non plus n’a pas grandi sur une exploitation. Ce sont les animaux qui l’ont menée là. L’élevage l’attire, sans plan figé.
Enfin, Zélie Bonte, fille d’agriculteurs en polyculture élevage, évoque simplement le goût du plein air. Une évidence intime.
Entre prudence et détermination
Tous veulent s’installer. Mais pas tout de suite. D’abord apprendre, voir ailleurs, sécuriser un revenu, consolider un projet. Leurs mots disent la même tension : la passion ne suffit plus. Le contexte économique pèse, l’accès au foncier se complique, les marges se resserrent. Pourtant, aucun ne parle d’abandon. Ils savent que l’agriculture traverse une zone de turbulence. Ils espèrent aussi qu’elle saura se réinventer.
Dans les allées du Salon, les visiteurs s’arrêtent devant les animaux primés. Eux regardent plus loin. La relève est là, lucide, parfois inquiète, mais debout. Elle avance avec prudence, comme on entre dans un champ après l’orage : en évaluant les dégâts, mais avec la volonté de semer à nouveau.