Économie

UE–Australie : un accord sous tension, l’élevage en ligne de mire

Signé le 24 mars à Canberra, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Australie promet de dynamiser les échanges. Mais côté agricole, syndicats et interprofessions dénoncent un texte déséquilibré, symbole d’une politique commerciale jugée déconnectée des réalités des filières. Entre ouverture de marchés et crainte d’un « Mercosur bis », les réactions se durcissent.

Accord UE-Australie : les inquiétudes de la profession agricole.

L’Union européenne et l’Australie ont conclu un accord destiné à intensifier leurs échanges, estimés à 49,4 milliards d’euros en 2024. Présenté par la Commission comme un partenariat « gagnant-gagnant », il prévoit notamment la suppression de nombreux droits de douane pour les exportations européennes, tout en facilitant l’accès de l’UE à des ressources stratégiques australiennes. En parallèle, l’accord ouvre davantage le marché européen à plusieurs productions agricoles australiennes : 30 600 tonnes de viande bovine, 25 000 tonnes de viande ovine et caprine, ainsi que des contingents en sucre, riz, beurre, éthanol ou poudre de lait, à droits réduits ou nuls. Une montée en puissance progressive est prévue.

La profession agricole est vent debout contre les accords de l'Union européenne.
La profession agricole est vent debout contre les accords de l'Union européenne.

« Un Mercosur bis » : la charge des syndicats agricoles

Dès l’annonce de l’accord, les réactions syndicales ont été vives. Jeunes Agriculteurs et la FNSEA dénoncent un texte qui « n’est, ni plus ni moins, qu’un “Mercosur bis” », pointant un accès élargi à des produits « qui ne respectent pas nos normes de production ». Pour les deux organisations, l’accord est « profondément asymétrique et dévastateur pour l’agriculture française et européenne », en opposant « l’Union européenne et son marché intérieur de 450 millions de consommateurs » à « l’Australie et ses 28 millions d’habitants ». Dans un communiqué commun, elles estiment que « tous les ingrédients sont réunis pour un “Mercosur bis” » et dénoncent une stratégie européenne « à contre-sens », ajoutant que « les agriculteurs européens seraient les grands perdants de ces choix politiques ».

Une filière élevage « sacrifiée » selon Interbev

Du côté de l’interprofession, le ton est tout aussi critique. Interbev considère que l’accord « illustre une politique commerciale qui se fait, une fois encore, au détriment des filières d’élevage européennes » et estime que la filière est « une nouvelle fois sacrifiée au nom des politiques commerciales ». L’organisation souligne que « les aménagements annoncés […] ne changent rien aux déséquilibres de fond » et insiste sur l’effet d’accumulation des accords : « les contingents s’additionnent, les filières sont déjà sous tension ». Elle met également en avant les différences de pratiques : « certaines pratiques restent autorisées [en Australie] alors qu’elles sont interdites dans l’Union européenne », évoquant notamment hormones, antibiotiques ou encore le mulesing. Dans ce contexte, « l’absence de mesures miroirs […] n’est plus acceptable » et « institutionnalise une concurrence déloyale ».

Laine : le défi éthique du mulesing

En Australie, premier producteur mondial de laine, le mulesing reste au cœur des débats. Cette ablation chirurgicale d'une bande de peau à l'arrière-train des agneaux, souvent pratiquée sans anesthésie, vise à prévenir la myiase. Cette infection parasitaire, causée par des mouches pondant dans les plis humides de la laine, peut être fatale pour l'ovin. Face à la pression des défenseurs de la cause animale et au boycott de grandes marques de prêt-à-porter, l'industrie déploie des alternatives. La sélection génétique est la plus durable : elle privilégie des moutons naturellement dépourvus de plis et de laine aux zones sensibles. À court terme, les éleveurs se tournent vers le clipsage (pose de clips compressifs), la tonte ciblée (crutching) ou l'usage accru de traitements larvicides. Bien que la transition soit complexe pour les exploitations géantes, l'essor de labels certifiés « Mulesing-free » impose désormais le bien-être animal comme un critère de marché incontournable.

La FNB dénonce une « concession honteuse »

La Fédération nationale bovine (FNB) adopte une ligne encore plus ferme. Son président, Patrick Bénézit, appelle à stopper le processus : « Nous demandons solennellement aux pouvoirs publics français de stopper la procédure de ratification. » Dans son communiqué, la FNB qualifie l’accord de « nouvelle concession honteuse et inadmissible de l’Europe », estimant qu’il « prend le parti de sacrifier plus encore la souveraineté alimentaire ». Elle alerte également sur les conséquences pour les éleveurs : « le modèle d’élevage qui est le nôtre en France se voit percuté de plein fouet », dénonçant des pratiques « que les citoyens ne veulent pas sur nos territoires ». Et de conclure : « les producteurs seront bafoués, les consommateurs floués ».

Le Copa-Cogeca alerte sur une « monnaie d’échange »

À l’échelle européenne, le Copa-Cogeca exprime lui aussi ses réserves. Son président, Massimiliano Giansanti, met en garde contre une logique de négociation déséquilibrée : l’agriculture « ne doit pas être traitée comme une “monnaie d’échange” ». L’organisation évoque des « concessions inacceptables » et alerte sur « des risques majeurs pour les secteurs sensibles ». De son côté, Lennart Nilsson insiste sur la nécessité d’un cadre strict : toute ouverture doit être « strictement limitée et réciproque ». Pour le Copa-Cogeca, « la survie des communautés rurales et la souveraineté alimentaire européenne sont en jeu ».

Souveraineté et cohérence politique en question

Au-delà des critiques sectorielles, c’est la cohérence de la politique commerciale européenne qui est interrogée. Jeunes Agriculteurs et la FNSEA estiment que la Commission « persiste et reproduit les mêmes erreurs stratégiques que par le passé », dans une « logique de décroissance de l’agriculture européenne ». Dans un contexte de tensions internationales, ils jugent qu’« il n’est pas acceptable de sacrifier les productions agricoles en France et en Europe ». Tous appellent désormais la France à s’opposer à l’accord et à porter une vision plus globale à Bruxelles. Le texte doit encore être validé par le Conseil européen. Mais déjà, il cristallise une fracture profonde entre ambition commerciale et réalité agricole ; un débat appelé à s’intensifier dans les semaines à venir.