Mercosur : à Strasbourg, la colère agricole aux portes de l’Europe
Plusieurs milliers d’agriculteurs ont convergé, le 20 janvier, vers le Parlement européen pour peser sur un vote décisif. À la veille d’une possible saisine de la Cour de justice de l’Union européenne, la mobilisation entend rappeler le rejet massif de l’accord Mercosur dans les campagnes. Le verdict est tombé ce mercredi à 13 heures : le Parlement européen a voté en faveur de la saisine de la Cour de justice de l’UE.
Le résultat du vote est tombé ce mercredi 21 janvier, peu après 13 heures. Le Parlement européen a adopté la résolution visant à saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur. Sur 669 suffrages exprimés, 334 eurodéputés ont voté pour, 324 contre et 11 se sont abstenus. Cette décision suspend de fait le processus de ratification de l’accord, dans l’attente de l’examen de sa conformité aux traités européens par la CJUE. Dans un communiqué publié à l’issue du scrutin, les Jeunes Agriculteurs et la FNSEA saluent « un signal politique fort, clair et sans ambiguïté ».
On peut être fiers d’avoir remporté cette bataille
Pour les deux syndicats, le Parlement européen « a fait le choix de se ranger du côté des agriculteurs, de celles et ceux qui nourrissent les citoyens européens au quotidien, respectent des normes exigeantes et refusent une concurrence déloyale organisée ». Ils estiment que ce vote marque la volonté des eurodéputés « d’exercer pleinement leur rôle institutionnel en exigeant que la conformité de cet accord soit examinée au regard des traités européens ». Toujours présent sur le quartier européen, au pied du Parlement à Strasbourg, où les agriculteurs avaient passé la nuit, Quentin Le Guillous, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs, s’est félicité de l’issue du vote. « On peut être fiers d’avoir remporté cette bataille », a-t-il déclaré, avant de s’adresser aux manifestants encore mobilisés : « Merci à eux, merci à vous. On peut maintenant rentrer chez nous. »
Les organisations syndicales agricoles préviennent toutefois que la mobilisation reste de mise. « Désormais, notre vigilance se tourne vers la Commission européenne. En l’état, toute application unilatérale, même provisoire, de cet accord serait inacceptable. Les agriculteurs européens ne peuvent pas être la variable d’ajustement du commerce international », concluent-elles.
Des milliers d'agriculteurs ont manifestés contre le Mercosur avant le vote
Strasbourg avait des airs de capitale agricole ce mardi. Plus de 5 000 agriculteurs, escortés par près de 1 000 tracteurs, ont battu le pavé entre la place de Bordeaux et le Parlement européen. Drapeaux syndicaux à la main, parés de rouge, de vert ou de jaune, les manifestants répondaient à l’appel de Jeunes Agriculteurs, de la FNSEA, du Ceja et du Copa-Cogeca. Des délégations venues de toute la France, mais aussi de Belgique, d’Irlande, d’Italie, de Pologne ou encore de Slovaquie, ont grossi les rangs. Au cœur de la mobilisation, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur. Si les eurodéputés ne se prononceront sur l’ensemble du texte que dans les prochains mois, ils sont appelés à voter, mercredi 21 janvier, sur une éventuelle saisine de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). En cas de feu vert, la Cour devra examiner la compatibilité de l’accord avec les traités européens. Un avis négatif contraindrait l’Union à revoir le texte avant toute entrée en vigueur, bloquant de facto le processus de ratification pour plusieurs mois.
Une pression maximale sur les institutions européennes
Sous les fenêtres du Parlement, les slogans donnaient le ton. « Non au Mercosur, achetez français », « Notre faim sera votre faim » ou encore « Concurrence déloyale : stop » étaient inscrits sur les calicots et les tracteurs. Le nom d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a été conspué, tandis qu’un cercueil à son nom était exhibé par des manifestants, symbole d’un rejet frontal de la politique commerciale européenne. Face au cortège, plusieurs eurodéputés se sont succédés au micro pour échanger avec les agriculteurs et défendre leurs positions. Des prises de parole scrutées de près par un monde agricole déterminé à se faire entendre à la veille du vote.
« Redonner du poids à l’Europe »
Dans le cortège, Pierrick Horel, président de Jeunes Agriculteurs, résume l’objectif de la journée : « Cette mobilisation vise à convaincre les députés et accepter un traité qui affaiblit nos agricultures et contourne les règles européennes. »
Parmi les manifestants, Jonathan Zerger, salarié agricole en polyculture-élevage lait et membre de Jeunes Agriculteurs de Moselle, exprime sa crainte : « Le Mercosur a été signé ce week-end, [le 17 janvier, au Paraguay]. Avec cet accord, on risque d’importer des produits qui ne respectent pas les normes qu’on nous impose en France. C’est une concurrence déloyale assumée. Si on laisse faire, c’est la disparition programmée des agriculteurs. Marcher aujourd’hui vers le Parlement, c’est tenter d’influencer le vote de demain et de redonner du poids à l’Europe. »
Même inquiétude du côté d’Antoine Laudet, jeune agriculteur récemment installé en polyculture-élevage bovin lait avec un atelier de poules pondeuses, également en Moselle : « L’agriculture française est très encadrée. C’est contraignant pour nous, mais rassurant pour les consommateurs. À l’inverse, on ne sait pas ce qui se cache derrière certaines viandes importées. Ce double discours n’est plus tenable. »
La ratification de l’accord est donc suspendue, dans l’attente de l’examen de sa conformité aux traités européens par la CJUE. Une décision perçue comme un signal fort par le monde agricole, qui dénonce les risques de cet accord pour les filières européennes et la souveraineté alimentaire de l’Union, et qui entend rester pleinement mobilisé.
Une mobilisation tournée vers l’avenir
Les deux agriculteurs adressent un message clair à leurs collègues, présents ou non à Strasbourg. « Même si l’accord est signé, rien n’est perdu. Il y a encore des recours possibles. Il faut se battre jusqu’au bout pour que le Mercosur appartienne au passé », insiste Jonathan Zerger. « On a une agriculture de qualité en France. On veut la faire durer et la transmettre, pour continuer à nourrir correctement les consommateurs », complète Antoine Laudet. Un témoignage qui illustre les inquiétudes d’une nouvelle génération. Antoine, fraîchement installé, a déjà subi les conséquences de la DNC lors de sa première année d’activité et s’interroge sur la viabilité de son avenir, alors que son père partira à la retraite dans sept ans. Jonathan, de son côté, n’est pas issu du milieu agricole mais nourrit le projet de s’installer, malgré un contexte jugé de plus en plus incertain.
Selon la police, près de 6 000 agriculteurs issus de quinze États membres ont participé à la manifestation. À Strasbourg, le message est clair : le dossier Mercosur ne se réglera pas uniquement dans les bureaux bruxellois. Il se joue aussi, et peut-être surtout, dans la rue et dans les champs.