Après la sécheresse, les pluies font craquer les pommes bio de Lugdivine Mannoni
Installée depuis 2023 à Arles, dans les Bouches-du-Rhône, cette arboricultrice de 32 ans a vu son verger inondé après plusieurs épisodes pluvieux en octobre. Pommes fendillées, sols tassés, récolte ralentie ; les conséquences s’ajoutent à une campagne déjà éprouvée par la canicule et la sécheresse. Elle pointe également le défaut d’entretien des fossés de drainage et réfléchit à faire évoluer ses productions.
À Arles, l’eau a laissé des traces dans les vergers de Lugdivine Mannoni. Installée en avril 2023, l’agricultrice a repris dans son intégralité une exploitation arboricole à la suite du départ à la retraite de son précédent propriétaire, qui n’avait pas trouvé de repreneur. Son activité est entièrement consacrée à la pomme biologique. Mais cette jeune installation doit déjà composer avec une succession d’aléas météorologiques. Au cours de la semaine précédant l’entretien, le 30 octobre, Lugdivine a relevé 144 mm de pluie sur son exploitation. Plusieurs épisodes pluvieux s’étaient déjà succédé, laissant les sols progressivement saturés. Les parcelles ont fini par être inondées. « On a passé plus de 48 heures à essayer d’évacuer l’eau des champs », raconte-t-elle. Pour y parvenir, il a fallu trouver des moyens d’intervention dans l’urgence : « des tracteurs prêtés, des pompes et des buses à déboucher. On a fait ce qu’on a pu avec nos moyens », résume l’arboricultrice.
Des pommes qui se gorgent d’eau… puis craquent
Les conséquences ne sont pas toutes visibles au moment où l’eau se retire. Dans les jours qui suivent les inondations, Lugdivine Mannoni observe les premiers craquements sur ses pommes. « Ça s’est gorgé d’eau et, en fait, les jours qui suivent, ça finit par craquer. » Ces fruits pourront être récoltés, mais leur état risque de les exclure des catégories commercialisables. « Au niveau du calibrage, elles vont passer en déchet », explique-t-elle. La récolte a déjà pris du retard, elle a commencé avec une semaine de décalage par rapport au calendrier prévu. Au moment de l’entretien, l’agricultrice n’en était qu’à ses deux premiers jours de ramassage. Impossible, donc, de mesurer précisément la part de fruits touchés. Elle attend les premiers retours d’agréage de ses clients pour distinguer les pommes qui pourront être commercialisées en qualité premium de celles qui seront déclassées. À ces pertes potentielles s’ajoutent des dégâts moins immédiats, mais tout aussi contraignants. Les sols détrempés ont été marqués par les passages nécessaires à la récolte. Les inter-rangs enherbés, les chemins et les tournières devront être repris. Les ornières et les trous compliquent déjà la circulation des chariots et des échelles, obligeant les équipes à avancer avec davantage de précautions. Le tassement des sols constitue une autre source d’inquiétude. Il réduit leur aération et peut perturber la circulation au niveau des racines. Pour limiter les conséquences sur les prochaines campagnes, l’exploitante devra « retravailler les parcelles et remettre ses chemins en état, avec du temps et du carburant supplémentaires. Derrière, la facture, elle est salée », glisse-t-elle.
« Les fossés existent déjà. Il faut juste les entretenir »
Si son verger se trouve à proximité du Rhône, Lugdivine précise que son exploitation est située du côté protégé par la digue. Elle ne décrit donc pas un débordement direct du fleuve sur ses parcelles. Pour elle, « l’épisode a surtout mis en évidence les difficultés d’évacuation de l’eau sur la commune ». L’agricultrice dénonce le manque d’entretien des fossés et des canaux de drainage. Elle décrit des ouvrages encombrés par la végétation, des branches et parfois des arbres qui ont poussé dans les fossés. Elle dit également avoir découvert, à plus d’un kilomètre de son exploitation, une buse d’évacuation obstruée par des dépôts sauvages. Selon la JA, ces installations n’ont pas pu remplir leur fonction au moment où les précipitations se sont intensifiées. Les sols étaient déjà gorgés d’eau après plusieurs épisodes successifs, et les réseaux censés faciliter son écoulement se sont révélés insuffisants. Elle a d’ailleurs adressé des messages à la mairie pour signaler ces problèmes. L’agricultrice tient toutefois à nuancer son constat ; elle ne prétend pas qu’un meilleur entretien aurait empêché toutes les inondations. Mais elle estime qu’il aurait permis à de nombreuses parcelles d’évacuer l’eau plus rapidement. « Je ne dis pas que l’entretien des fossés aurait évité l’ensemble des inondations. Mais, en tout cas, ça aurait facilité la décrue. » Sa demande aux collectivités est donc concrète : remettre en état et entretenir les infrastructures existantes. « Les fossés existent déjà. Il n’y a rien à créer. Il faut juste les entretenir. »
Repenser les cultures face aux extrêmes
Ces intempéries interviennent dans une campagne déjà difficile. Avant les pluies d’octobre, la sécheresse et la canicule avaient affecté la production, notamment les pommes Gala. L’agricultrice prévoyait de conserver une partie de ces fruits jusqu’en février ou mars afin de bénéficier de conditions de commercialisation plus favorables. Les fortes chaleurs ont toutefois perturbé leur maturité et compliqué ce calendrier. Après trois années d’installation, Lugdivine Mannoni s’interroge désormais sur la suite à donner à son exploitation. La Gala, variété précoce, lui semble de moins en moins adaptée aux conditions climatiques du Sud-Est. La Pink Lady, aujourd’hui mieux valorisée, soulève également des interrogations face à la multiplication des épisodes extrêmes. « C’est compliqué de se projeter », reconnaît-elle. L’arboricultrice étudie ainsi d’autres pistes, notamment le raisin de table sans pépins, qu’elle juge plus résistant à la chaleur et dont le cycle de production est plus court. Une manière de limiter la période d’exposition aux aléas météorologiques. « La pomme, c’est énormément de travail. C’est énormément d’investissement », rappelle-t-elle.
La jeune agricultrice a déjà rencontré son expert-comptable pour mesurer les conséquences de cette campagne sur l’équilibre de son exploitation. Elle a également reçu, par l’intermédiaire de Jeunes Agriculteurs, des informations pour faire remonter les pertes liées à la canicule et aux intempéries, en vue d’éventuelles aides. Au-delà de l’indemnisation des dégâts, la présidente du canton d’Arles appelle à accompagner les agriculteurs dans l’évolution de leurs pratiques, le choix de nouvelles cultures et l’adaptation de leurs exploitations. Car, pour elle, l’année 2026 illustre une réalité à laquelle il devient difficile de se soustraire : « On est vraiment en train de voir un changement climatique. […] Les extrêmes de chaleur comme les extrêmes de pluie. »