« Je me suis réveillé au milieu de l’eau » : en Haute-Corse, les inondations frappent les vergers
Après un été marqué par la sécheresse et les restrictions d’eau, les pluies diluviennes des 19 et 20 octobre ont durement touché les exploitations agricoles corses. À la tête d’un verger diversifié, Flaviu Filidori, 26 ans, membre de Jeunes Agriculteurs Haute-Corse, doit désormais réparer ses parcelles inondées, remettre ses clôtures en état et s’inquiéter pour sa prochaine récolte de clémentines. Un épisode exceptionnel qui relance aussi la question du stockage de l’eau sur l’île.
« Je me suis réveillé au milieu de l’eau ». Pour Flaviu Filidori, le souvenir du mardi 20 octobre restera celui d’un réveil brutal. Autour de son exploitation, les cours d’eau sont sortis de leur lit. Les accès sont submergés et il ne peut plus quitter son domicile en voiture. « L’eau est arrivée d’un coup, avec un effet tsunami », raconte-t-il. Depuis le lundi 19 octobre, un épisode pluvio-orageux méditerranéen traverse le sud de la France. Après avoir touché notamment le Gard et l’Hérault, les précipitations se déplacent vers la Provence et la Corse. Sur la côte orientale de l’île, les pluies atteignent une intensité exceptionnelle. À Solenzara, en Haute-Corse, Météo-France relève 640,5 mm de précipitations sur l’ensemble de l’épisode, dont 612,7 mm en 24 heures. En trois heures, 420,6 mm sont enregistrés. Des valeurs inédites en France hexagonale et en Corse. Dans les champs de Flaviu Filidori, les conséquences sont immédiates. « Les clôtures sont couchées, certaines structures endommagées et la terre, emportée par les ruissellements, laisse des trous dans les parcelles. Là où le terrain était auparavant régulier, des dépressions se sont formées et retiennent désormais l’eau. Maintenant, j’ai des lacs dans mes champs », résume-t-il.
Des arbres arrachés, une récolte menacée
Producteur de clémentines, d’avocats, de citrons et de pomelos, le jeune agriculteur doit maintenant mesurer l’étendue des dégâts. « Les rafales de vent ont arraché certains fruits, notamment les plus lourds, tandis que des arbres fruitiers ont été déracinés dans les secteurs les plus exposés ». Il rapporte notamment le cas d’un arboriculteur dont « 13 hectares d’orangers ont été arrachés ». Sur sa propre exploitation, l’urgence est aussi sanitaire. « Les arbres fruitiers supportent mal de rester les racines dans l’eau pendant une période prolongée », précise-t-il. L’excès d’humidité peut favoriser des maladies racinaires et provoquer le dépérissement de certains sujets. La prochaine récolte de clémentines, attendue dans une quinzaine de jours, suscite une inquiétude supplémentaire. « L’eau accumulée dans les parcelles et les dommages subis par les arbres pourraient peser sur la qualité des fruits », regrette le jeune agriculteur. Flaviu redoute notamment une dilution des arômes, « alors que l’acidité caractéristique de la clémentine corse participe à sa réputation ». Le bilan économique reste à établir. Pour l’heure, l’agriculteur ne dispose pas encore d’une estimation globale de ses pertes. Il doit d’abord « remettre son exploitation en état, évacuer l’eau stagnante, réparer les clôtures et restaurer les aménagements qui permettent de dévier les écoulements ». Des travaux qui pourraient lui prendre plusieurs semaines, sans garantie que les prochaines pluies ne viennent pas aggraver la situation.
Des clémentiniers en charge de fruits ont les pieds totalement dans l'eau, illustrant l'ampleur des ruissellements au cœur de la parcelle.
Après la sécheresse, l’excès d’eau
Au-delà des dégâts immédiats, cet épisode met en lumière une difficulté récurrente pour l’agriculture insulaire : la gestion de la ressource en eau. L’été dernier, Flaviu Filidori a connu des températures élevées et des restrictions d’irrigation. Malgré un hiver pluvieux, les réserves des barrages ont fortement diminué au fil de la saison. Sur son exploitation, l’alimentation en eau a même été interrompue pendant plusieurs jours. « Ce qui est grave, c’est de se retrouver sans eau après un hiver très pluvieux », souligne-t-il. Pour le jeune agriculteur, le problème tient moins à l’absence de précipitations qu’au manque de capacités de stockage suffisantes pour conserver cette ressource et la mobiliser pendant les périodes sèches. Le contraste est saisissant, « quelques semaines après avoir dû rationner l’irrigation, les agriculteurs doivent désormais gérer des volumes d’eau qui ravagent leurs parcelles ». Une succession d’extrêmes qui fragilise les exploitations et complique la préparation des prochaines campagnes. Flaviu plaide ainsi pour la création d’infrastructures capables de retenir davantage d’eau pendant les périodes pluvieuses. Selon lui, « ces aménagements permettraient à la fois de sécuriser l’irrigation estivale et de mieux gérer certains épisodes de ruissellement ». Leur conception devrait toutefois tenir compte des risques hydrologiques et des contraintes environnementales propres aux territoires concernés.
Des indemnisations attendues
Dans l’immédiat, l’agriculteur attend que les pouvoirs publics reconnaissent l’ampleur de la catastrophe et accompagnent les exploitations sinistrées. Il espère que les dommages seront évalués et indemnisés à la hauteur des pertes réellement subies. La question des assurances reste centrale. « Plusieurs contrats peuvent couvrir les dommages aux bâtiments et au matériel, les pertes de récolte liées aux aléas climatiques ou encore les dégâts de grêle. Mais les garanties, les franchises et les conditions d’indemnisation varient selon les contrats souscrits », explique-t-il. Flaviu souligne également le coût élevé de certaines assurances récolte, qui peut freiner leur adoption dans les exploitations corses. Pour lui, les indemnisations ne suffiront pas à régler toutes les difficultés. « Il faut aussi permettre aux agriculteurs de remettre leurs outils de production en état et préparer les exploitations à affronter des épisodes météorologiques plus difficiles à anticiper », ajoute-il.
Les premiers retours de terrain confirment que les dégâts dépassent le seul cas de Flaviu. En Plaine orientale, des stocks de fourrage ont été endommagés, des clôtures arrachées et des systèmes d’irrigation détruits. Les agriculteurs redoutent également les conséquences sur les récoltes à venir. Pour Flaviu Filidori, le chantier est désormais concret : « vider les parcelles, réparer les clôtures, rétablir les dispositifs d’écoulement et sauver ce qui peut encore l’être ». Mais, derrière ces travaux, une inquiétude demeure. Après un été sans eau et des inondations d’une violence exceptionnelle, comment préparer la prochaine saison ? Sur son exploitation comme dans une partie de la Haute-Corse, la question dépasse désormais la seule gestion des dégâts : elle engage la capacité des agriculteurs à continuer de produire dans un climat de plus en plus difficile à prévoir.