L’eau sous tension : concilier sobriété hydrique, équité et investissement
Face à la raréfaction de la ressource et à la multiplication des conflits d’usage, le Conseil d’analyse économique (CAE) appelle à une refonte en profondeur du modèle économique de l’eau. Dans une note rendue publique le 22 janvier 2026, l’institution plaide pour une gestion plus sobre, plus équitable et mieux financée. Un diagnostic qui interpelle directement le monde agricole, au cœur des débats sur le partage de l’eau, des mégabassines aux arrêtés sécheresse.
Le CAE, une voix indépendante pour éclairer le débat. Placée auprès du Premier ministre, mais travaillant en toute indépendance, le Conseil d’analyse économique s’est imposé comme un acteur clé du débat public. Composé d’économistes universitaires et de chercheurs reconnus, « il ne tranche pas politiquement, il éclaire », insiste-t-il. Sa note L’eau sous tension : concilier sobriété hydrique, équité et investissement, rédigée par Anne Perrot, Inspectrice générale des finances, correspondante au CAE, Arnaud Reynaud, directeur de recherche à l'INRAE (Institut français de recherche en agriculture et en environnement) et membre de la Toulouse School of Economics et Stéphane Saussier, professeur à l’IAE Paris-Sorbonne, s’inscrit dans cette logique. Elle ne propose pas un énième plan d’urgence, mais un cadre de réforme du modèle économique de l’eau, à l’heure où le changement climatique transforme durablement les équilibres hydriques.
Une crise structurelle plus qu’une succession de sécheresses
Le constat posé par le CAE est sans appel. La France entre dans une crise hydrique structurelle. La ressource se raréfie sous l’effet du réchauffement climatique, tandis que les infrastructures de distribution, vieillissantes, laissent filer près de 20 % de l’eau potable avant même qu’elle n’arrive au robinet. À cela s’ajoute une baisse tendancielle des consommations, encouragée par les politiques publiques de sobriété. Paradoxalement, cette évolution fragilise le financement des services d’eau. Le principe fondateur – « l’eau paie l’eau » – repose largement sur les volumes consommés. Moins on consomme, moins les services disposent de recettes pour entretenir les réseaux et investir. Pour le CAE, ce modèle est désormais en contradiction frontale avec l’objectif de sobriété hydrique.
Un financement jugé inéquitable
Deuxième angle fort de la note : l’équité. Entre 2013 et 2022, les ménages ont financé plus de la moitié de la politique de l’eau, quand l’industrie et l’agriculture y ont contribué de manière bien plus limitée. Certes, la réforme des redevances entrée en vigueur en 2025 marque une inflexion en impliquant davantage les usagers non domestiques. Mais pour le CAE, « le déséquilibre demeure ». Les auteurs pointent aussi des inégalités sociales et territoriales persistantes : « disparités de prix de l’eau, continuité de service inégale, vulnérabilité accrue de certains territoires ruraux face aux sécheresses. Autant de fractures qui alimentent les tensions autour des usages agricoles de l’eau ».
Sobriété : envoyer les bons signaux sans opposer les usages
La note du CAE se distingue par une approche pragmatique. Elle ne désigne pas de bouc émissaire, mais insiste sur la nécessité d’« envoyer les bons signaux ». Le principe du préleveur-pollueur-payeur est rappelé : « les prélèvements et les rejets doivent être proportionnels aux impacts réels sur la ressource ».
Pour autant, le conseil reconnaît les limites actuelles du système, « certaines redevances restent trop faibles pour infléchir les pratiques, d’autres pollutions – comme celles liées aux engrais azotés de synthèse ou aux micropolluants – ne sont pas couvertes », explique Arnaud Reynaud. Là encore, il s’agit moins de sanctionner que d’orienter progressivement les choix techniques et agronomiques.
Sujet hautement inflammable, les projets de stockage de l’eau cristallisent les oppositions. Le CAE adopte une position nuancée. Il ne ferme pas la porte à ces infrastructures, mais en conditionne clairement le développement. Pour les économistes, « toute nouvelle capacité de stockage doit s’accompagner d’évolutions de pratiques et d’objectifs mesurables de sobriété hydrique ». Cette approche rejoint les débats actuels autour des arrêtés sécheresse et de la gestion quantitative de l’eau. L’enjeu n’est pas seulement de sécuriser des volumes, mais de garantir que ces volumes s’inscrivent dans une trajectoire compatible avec le bon état des masses d’eau et la résilience des territoires agricoles.
Du « petit » au « grand cycle » : un changement de regard
Autre apport majeur de la note : la nécessité de sortir d’une vision cloisonnée. Aujourd’hui, 92 % des dépenses de la politique de l’eau concernent le « petit cycle » – eau potable et assainissement. Le « grand cycle », qui englobe nappes, rivières, zones humides et écosystèmes, reste sous-financé. Le CAE plaide « pour une meilleure intégration des deux niveaux : redevances de prélèvement mieux adaptées aux réalités territoriales, gouvernance renforcée des projets de recharge des nappes, développement massif de la réutilisation des eaux usées traitées ». Des orientations qui interrogent directement l’agriculture, à la fois usagère de la ressource et actrice potentielle de solutions.
Investir pour éviter la pénurie organisée
Derrière les débats sur la sobriété se cache une autre urgence : l’investissement. Le CAE chiffre les besoins annuels à plusieurs milliards d’euros, entre renouvellement des réseaux, prévention des risques climatiques et restauration des milieux aquatiques. Le taux de fuite actuel équivaut à la consommation de 18 millions d’habitants : un symbole d’un système à bout de souffle. Pour les auteurs, la sobriété ne peut réussir sans un effort massif et durable d’investissement, notamment via des outils de long terme comme les prêts de la Banque des territoires.
Pour les Jeunes Agriculteurs, cette note n’est ni un réquisitoire ni un blanc-seing. Elle pose un cadre économique clair : la ressource en eau devient rare, son partage doit être repensé, et le statu quo n’est plus tenable. Mais elle ouvre aussi des perspectives : reconnaissance des efforts de sobriété, conditionnalité des projets de stockage, meilleure prise en compte des spécificités territoriales. En filigrane, le CAE invite à sortir des postures pour entrer dans une logique de compromis éclairé. Une approche qui pourrait peser dans les futures orientations gouvernementales, alors que l’eau s’impose comme l’un des grands enjeux agricoles et sociétaux de la décennie.