« On n'arrose pas par plaisir, mais pour survivre »
Alors que la sécheresse estivale embrase à nouveau les territoires du Sud-Ouest, les Jeunes Agriculteurs de Nouvelle-Aquitaine dénoncent l'inaction des pouvoirs publics face au stockage de l'eau. Entre blocages administratifs, contraintes sur la souveraineté alimentaire et incompréhension sociétale, Nicolas Bats, secrétaire général de JA 40 et responsable du dossier Eau à l'échelle régionale, livre une analyse sans concession sur les raisons et les conséquences d'un blocage politique devenu insoutenable pour le monde agricole.
Chaque été, le tableau se répète avec une régularité dramatique : rivières au plus bas, prairies brûlées par le soleil et cours de ferme sous tension. Pourtant, quelques mois plus tôt, ce sont des volumes colossaux d'eau douce qui traversent le pays pour aller se perdre dans la mer. Le 17 février 2026, le cours de la Charente enregistrait un débit de 495 m³, soit près de 43 millions de m³ écoulés en seulement vingt-quatre heures, soit le triple du volume alloué à l'irrigation sur l'année entière pour le bassin Charente-Aval Bruant (14,85 millions de m³). Lors des crues de l'Adour, ce sont jusqu'à 35 millions de m³ qui s'échappent quotidiennement vers l'océan Atlantique.
Six jours de ce flux hivernal suffiraient à couvrir les besoins annuels de l'ensemble du bassin Adour-Garonne. Face à ces chiffres, les Jeunes Agriculteurs de Nouvelle-Aquitaine dénoncent une crise de bon sens et une rupture profonde entre la société et sa production alimentaire. Pour Nicolas Bats, cette cécité politique prend sa source dans la méconnaissance du monde rural : « Il y a cinquante ans, tout le monde avait au moins un membre de sa famille dans l'agriculture. Aujourd'hui, la société est totalement déconnectée. On a appris à vivre avec des services que l'on croit illimités : tirer la chasse d'eau au robinet est facile et peu coûteux. Mais en allant au supermarché, on oublie que le légume importé du bout du monde a, lui aussi, consommé de l'eau ailleurs — et souvent dans des pays en bien plus grand déficit hydrique que la France. Nous devons remettre du bon sens dans nos choix d'achat. »
Pendant que la France hésite à retenir ses eaux de pluie, les usages domestiques continuent de bénéficier d'une tolérance sociétale totale. Les 3,5 millions de piscines privées du territoire absorbent plus de 20,8 millions de m³ d'eau chaque année, tandis que 1,66 millions de m³ d'eau potable — la meilleure ressource produite — partent quotidiennement dans les chasses d'eau sanitaires. Un arbitrage que les JA Nouvelle-Aquitaine n'accepte plus.
35 millions de m³ : C'est le volume d'eau quotidien qui s'écoule lors des crues de l'Adour sans être capté. À ce rythme, six jours d'excès hivernal suffisent à couvrir l'équivalent des besoins annuels de tout le bassin Adour-Garonne.
40 000 m³ : C'est le volume d'eau qu'il faut transporter par camion-citerne toutes les 48 heures en Haute Soule pour abreuver les troupeaux en estive, faute de réserves sur place.
1,66 million de m³ : C'est la quantité d'eau potable, la meilleure eau produite, qui part chaque jour directement dans nos chasses d'eau en France.
3,34 millions : C'est le nombre de boîtes de légumes verts qu'il faudra désormais importer pour nourrir les Français, faute d'avoir su garder l'eau chez nous.
Menace sur la souveraineté : le spectre de la disparition des filières de qualité
Le refus de sécuriser la ressource en eau ne constitue pas simplement un handicap technique : il remet directement en cause le modèle agricole français d'excellence. En Nouvelle-Aquitaine, le déficit d'irrigation menace de priver la région de 130 000 tonnes de maïs, soit précisément le volume nécessaire à l'alimentation de l'ensemble de la filière porcine sous Indication Géographique Protégée (IGP) Jambon de Bayonne. Sans ressources locales, il faudra recourir aux importations : 3,34 millions de boîtes de légumes verts devront notamment être achetées à l'étranger pour approvisionner le marché national. Cette impasse menace l'ensemble des signes officiels de qualité et de l'économie territoriale. Nicolas Bats alerte sur le risque de décrochage de nos bassins de production : « Nous allons clairement vers la disparition de nos cycles de qualité, de nos AOP et de nos IGP. Nous avons développé ces marchés de niche pour valoriser une qualité de première main, adaptée aux consommateurs. Mais aujourd'hui, face au changement climatique et au contexte géopolitique incertain, si nous n'installons pas les outils pour sécuriser nos ateliers de production, la France ne produira plus et devra tout importer. Le stockage de l'eau est l'un des piliers indispensables pour garantir notre sécurité alimentaire. »
Les retenues d'eau comme ouvrages d'intérêt collectif
Régulièrement ciblés par des oppositions idéologiques qui dénoncent un « accaparement » de la ressource au profit d'un secteur, les projets de retenues soutiennent pourtant des fonctions d'utilité publique bien plus larges. En hiver, les ouvrages permettent d'écrêter les crues et d'atténuer les inondations ; en été, ils fournissent des réserves immédiatement mobilisables par les sapeurs-pompiers pour la lutte contre les incendies de forêt. Surtout, la création de réserves hydrauliques joue un rôle stratégique dans le soutien d'étiage des cours d'eau. L'eau emmagasinée durant les mois de hautes eaux est réinjectée progressivement dans les rivières en période sèche, évitant les phénomènes d'assec dévastateurs pour la biodiversité et la faune aquatique.
Infrastructures et multi-usages : un système bénéfique pour tous
En prélevant l'eau en excès durant l'hiver lors des périodes de crues, les retenues remplissent quatre fonctions essentielles au service de l'ensemble de la collectivité :
Soutien d'étiage et biodiversité : La restitution progressive de l'eau en été maintient un niveau d'eau minimum dans les rivières, évitant les assecs et protégeant la vie aquatique.
Sécurité civile : Les réserves stockées sont immédiatement mobilisables par les sapeurs-pompiers pour lutter contre les incendies de forêt.
Attractivité et vie locale : Ces plans d'eau créent de véritables espaces de biodiversité et soutiennent les activités économiques, industrielles, de pêche et d'agrotourisme.
Maintien des cultures : L'eau sécurise les exploitations locales et garantit la souveraineté alimentaire nationale.
Pour Nicolas Bats, il convient de dépasser le débat sur les seuls petits ouvrages individuels pour penser à des infrastructures structurantes multi-usages : « Ce dont nous avons besoin dans nos départements du Sud-Ouest, c'est d'avoir de grands ouvrages hydrauliques capables de capter l'eau en excès l'hiver, sans affaiblir les nappes ou les rivières. En été, cette eau stockée ne sert pas uniquement aux agriculteurs : elle alimente l'eau potable, l'industrie, le soutien d'étiage, la pêche et l'agrotourisme. Les retenues créent de la vie, du lien social et de la biodiversité autour d'elles. L'eau, c'est la vie : construisons des ouvrages bénéfiques pour l'ensemble de la collectivité. »
Le responsable syndical rappelle également un arbitrage financier contestable : l'Agence de l'eau Adour-Garonne alloue chaque année environ 300 millions d'euros à la qualité de l'eau. Si cet enjeu est crucial, il ne doit plus occulter la gestion quantitative de la ressource, fondamentale pour préserver l'activité économique des territoires.
Quand la temporalité administrative condamne les exploitations
Sur le terrain, la concrétisation des projets relève du parcours du combattant. Entre l'élaboration des Schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE), les consultations des Commissions locales de l'eau (CLE) et la multiplication des recours juridiques, la réalisation d'une retenue demande désormais plus d'une décennie. Parallèlement, l'explosion du coût des matériaux et des études de faisabilité (multiplié par 5 à 10 en vingt ans) essouffle les porteurs de projets et pénalise les exploitations fragilisées. « À côté de Mont-de-Marsan, un projet visant à réutiliser des eaux usées traitées est en cours depuis dix ans, et nous savons qu'il ne verra pas le jour avant dix autres années ! Un jeune qui s'installe à 30 ans aura 50 ans au moment de l'aboutissement du projet... Pour son exploitation, le mal sera déjà fait. Même le simple rehaussement de digues existantes, peu coûteux et pertinent, met dix ans à être validé. Cette temporalité est inadmissible : un agriculteur vit de sa récolte annuelle, il ne peut pas attendre dix ans pour sécuriser son travail. On n'arrose pas par plaisir, mais pour survivre. Et cette année, si rien ne bouge, la casse sera lourde », témoigne le responsable du dossier eau de JA Nouvelle-Aquitaine.
Face à l'urgence environnementale et économique, les Jeunes Agriculteurs de Nouvelle-Aquitaine appellent l'État et les Agences de l'eau à sortir de l'indécision politique et à engager un plan régional de stockage structuré autour de propositions concrètes :
Un plan cartographié et financé : L'instauration d'un plan départemental de stockage (à l'image des démarches engagées dans les Landes) permettant de réaliser les études d'impact faune-flore à l'échelle globale d'un bassin. Cette mutualisation de la recherche vise à alléger la charge financière individuelle des éleveurs et maraîchers, dont les études préalables dépassent souvent 10 000 à 15 000 euros avant tout coup de pelle.
Une simplification réglementaire immédiate : L'accélération des procédures d'instruction pour débloquer les projets d'irrigation et de protection contre les incendies enlisés depuis plusieurs années.
Une gestion souple par bassin : Une flexibilité accrue permettant aux exploitants de partager leurs volumes d'eau entre voisins en fonction des besoins de la saison, sur le modèle des démarches collaboratives déjà expérimentées en Vendée.
Le soutien aux infrastructures collectives : Le renforcement des Associations Syndicales Autorisées (ASA) et un accompagnement financier rehaussé pour rénover et entretenir les réseaux d'adduction vieillissants.
Par cette prise de parole, les Jeunes Agriculteurs entendent rappeler aux pouvoirs publics que la transition vers une agriculture résiliente passe impérativement par la maîtrise de ses outils de production. Sans eau stockée pour passer les étés, la promesse de la souveraineté alimentaire restera un vœu pieux.