Sur le terrain

« Le risque sanitaire majeur serait aujourd’hui de ne pas enfouir » : face à la canicule, le grand effondrement de l’équarrissage français

Dans le Grand-Ouest et le Centre de la France, les thermomètres qui dépassent les 35 °C à 40 °C ont provoqué une surmortalité foudroyante dans les élevages. Submergée par des milliers de tonnes de cadavres en décomposition rapide, la filière logistique de collecte a capitulé, plongeant les exploitants dans une détresse sanitaire et psychologique inédite.

Des poules buvant de l’eau dans un enclos à poulets.

« Avec cette chaleur qui était complètement inhabituelle, ajoutée à la durée de cet épisode, on a eu des morts en cascade. Le système d'équarrissage s'est retrouvé saturé en quelques jours. » Le constat dressé par Jordy Bouancheau, vice-président de Jeunes Agriculteurs en charge du dossier productions animales, sonne comme un cri d'alarme. Dans les régions de tradition zootechnique – Bretagne, Pays de la Loire, Normandie –, la vague de chaleur historique qui traverse le pays a mis à nu la fragilité structurelle des infrastructures sanitaires agricoles face aux dérèglements climatiques. En Vendée, par exemple, l'outil logistique régional, calibré pour traiter 250 tonnes de matière par jour en période de haute tension, a vu déferler plus de 500 tonnes de cadavres en l’espace de quarante-huit heures. Un point de rupture physique.

Le choc du bâtiment : l’hécatombe à huis clos

Pour les éleveurs de volailles et de porcs, les espèces les plus dépendantes d'un strict conditionnement thermique de leur milieu, le pic de chaleur s'est transformé en piège cellulaire. Dans l’obscurité des stabulations, malgré le déclenchement des turbines et l'activation des brumisateurs à pleine puissance, l'air est devenu irrespirable. Au pic de la crise, plusieurs dizaines, voire des centaines de milliers de volailles ont succombé à la surchauffe thermique des installations sur l'ensemble du territoire national. L'onde de choc n'épargne plus les exploitations les plus modernes. En Mayenne, un jeune installé, a refusé de témoigner longuement, écrasé par un traumatisme « trop lourd et trop dur en tant qu'éleveur ». Son bâtiment de dernière génération, équipé de technologies de brumisation récentes, n'a rien pu contenir. Une réalité partagée par un autre JA du Morbihan, en première ligne des cellules de crise régionales : « Tous les éleveurs de mon département m’appellent pour essayer de les aider. J’ai en plus mes propres animaux à surveiller... C’est vraiment l’enfer. » La crise affecte désormais les filières de ruminants. À Saint-Gaultier, dans le sud de l'Indre, Jean-Baptiste Piget, éleveur laitier en GAEC, secrétaire général JA de l’Indre a perdu l'une de ses 70 vaches avant même l'arrivée des maigres pluies de la fin juin. « Elle est morte d'hyperthermie, sa température interne est montée à 42 °C. Nous avons tout tenté pour la faire redescendre à 39 °C, mais elle a succombé », confie-t-il, la voix blanche, en pensant à ses confrères avicoles dont les ateliers ont été intégralement décimés.

L’effondrement de la logistique sanitaire

La crise n'est pas seulement climatique, elle est profondément logistique. Dès que le thermomètre s'affole, le temps devient l'ennemi numéro un de l'éleveur. Sous l'effet des températures extrêmes, la putréfaction des tissus animaux intervient après seulement quelques heures. Or, ces matières hautement dégradées ralentissent considérablement, voire bloquent, les outils industriels des usines d'équarrissage.

Le bilan chiffré de la crise

Au 25 juin, la Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DRAAF) et le ministère recensaient des volumes de mortalité avicole sans précédent en attente d'évacuation dans les Pays de la Loire :

  • Mayenne (53) : 237 tonnes réparties sur 14 élevages.

  • Vendée (85) : 190 tonnes sur 16 exploitations.

  • Deux-Sèvres (79) : 182 tonnes bloquées dans 17 fermes.

  • Maine-et-Loire (49) : environ 126 tonnes sur une quinzaine d'exploitations.

  • Sarthe (72) : 100 tonnes stockées dans les cours de fermes.

Au total, plus de 6 600 tonnes de volailles mortes sont à déplorer pour la seule région Bretagne.

Face à l'engorgement, les cadavres s'accumulent à proximité des bâtiments d'élevage, créant des risques sanitaires et des nuisances olfactives insoutenables pour les familles d'exploitants. « Nous nous sommes retrouvés désarmés, dénonce Jordy Bouancheau. Le système d'équarrissage en France est structurellement sous-dimensionné pour gérer de telles crises. Nous avions alerté le ministère lors des crises d'influenza aviaire en 2022 et 2024, mais nous n'apprenons pas de nos erreurs. »

Le triptyque de l’urgence : entre sur-administration et système D

Pour évacuer les stocks de matières putréfiées, les services de l'État ont dû activer en urgence des procédures d'exception, arbitrées lors d'une réunion de crise nationale avec le cabinet de la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard. La stratégie repose sur un triptyque : l'équarrissage classique, le routage des bennes vers des Installations de stockage de déchets non dangereux (ISDND) – comme le site Séché en Mayenne, réquisitionné pour absorber 250 tonnes –, et l'enfouissement direct à la ferme. Cette dernière option, hautement sensible sur le plan environnemental, nécessite l'ouverture préalable de fosses par les éleveurs et une validation hydrogéologique express par l'Agence régionale de santé (ARS) pour éviter la contamination des nappes phréatiques. Mais sur le terrain, la colère syndicale gronde face aux lenteurs bureaucratiques. « Nous devons nous battre contre des sur-administrations, s'insurge Jordy Bouancheau. Les décisions naviguent entre l'échelon régional et national, ce qui crée deux à trois jours de décalage avec la réalité des cours de ferme. En Vendée, le site d'enfouissement de Petosse était disponible, mais il a fallu attendre une semaine pour obtenir le feu vert de Paris. C'est intolérable quand on vit au milieu des odeurs. » Un constat partagé par les vétérinaires du réseau sanitaire, pour qui « le risque sanitaire majeur est aujourd'hui de ne pas enfouir », appelant à utiliser les données des précédentes vagues d'influenza aviaire pour accélérer les autorisations.

À Saint-Gaultier, dans le sud de l'Indre, Jean-Baptiste Piget, éleveur laitier en GAEC, secrétaire général JA de l’Indre a perdu l'une de ses 70 vaches avant même l'arrivée des maigres pluies de la fin juin.
À Saint-Gaultier (Indre), l’éleveur laitier et secrétaire général des JA 36, Jean-Baptiste Piget, pose devant son troupeau de 70 vaches. Fin juin, la canicule a emporté l’une de ses bêtes par hyperthermie, avant même le retour des premières pluies.

Le mur de la trésorerie et le spectre du renoncement

À la détresse humaine se superpose une crise financière majeure pour les jeunes installés, dont la structure économique est souvent fragilisée par des investissements récents. Outre la perte sèche des animaux, la canicule tarit les revenus courants. À Saint-Gaultier, Jean-Baptiste Piget constate ainsi une baisse immédiate de sa collecte laitière : « Je suis redescendu de 400 litres de lait par jour sur un volume habituel de 1 800 à 1 900 litres. Les vaches cherchent l'humidité dans le bâtiment pour se rafraîchir, ce qui fait bondir le développement des bactéries par trois. » Pour l'éleveur de l'Indre, ce coup de chaud est la double peine : la sécheresse en cours a entièrement brûlé ses 30 hectares de maïs fourrager, pour la deuxième année consécutive. Sans ensilage, la nécessité d'acheter du fourrage à l'extérieur menace l'équilibre financier de son exploitation, déjà éprouvée par une perte de rendement de 89 % sur le maïs en 2025. « La trésorerie devient de plus en plus compliquée à gérer, malgré l'apport régulier de la vente directe de nos fromages et crème fraîche », glisse le jeune agriculteur. Cette situation pousse une partie de la jeune génération au découragement. Interrogé sur l'état d'esprit de ses troupes, Jean-Baptiste Piget ne cache pas sa vive inquiétude : « Il y en a qui ont encore l'envie de se battre, mais d'autres n'ont plus cette force. Ils ont juste envie de tout abandonner, car ils sont désespérés, coincés avec des prêts contractés sur cinq ou dix ans. D'autant plus que les aides à l'installation (DJA) tardent à être versées : cela fait quatre mois que j'attends la mienne. » En réponse, les JA se mobilisent en lien avec la Mutualité sociale agricole (MSA) et le réseau "Réagir" pour déployer des cellules d'accompagnement psychologique face au mal-être agricole grandissant.

Repenser un modèle à l'agonie

Au-delà des mesures d'urgence financière demandées par le syndicat – allègement des charges sociales et fiscales, aides de trésorerie directes –, c'est une refonte globale des modèles de production qui est désormais exigée par la base. La filière demande à l'État un plan massif d'aide à l'investissement pour adapter les bâtiments d'élevage au climat de demain : isolation thermique renforcée, systèmes de ventilation dynamique et brumisateurs.

« Il faut écouter le retour d'expérience des éleveurs sur le bien-être animal, et non les directives déconnectées des associations animalistes, tranche Jordy Bouancheau. On nous impose parfois d'installer des fenêtres dans les bâtiments, alors qu'en période de canicule, nous avons un besoin vital d'outils de rafraîchissement performants. »

La bataille de l'adaptation passera également par une gestion géopolitique de l'eau, une ressource que la France « ne sait pas recycler, contrairement à d'autres pays », déplore Jean-Baptiste Piget. Également vice-président d'un syndicat d'assainissement, il plaide pour la réutilisation systématique des eaux usées traitées pour l'irrigation et la recharge des nappes phréatiques. « Si nous ne réinventons pas nos modèles de production à long terme pour avoir des outils transmissibles, conclut l'éleveur, l'élevage français ne survivra pas à la répétition de ces étés de plomb. »

Le Grand-Ouest capitule et autorise l'enfouissement sauvage encadré

Par un arrêté publié le 25 juin, la préfecture de la Zone de défense et de sécurité Ouest (Bretagne, Normandie, Pays de la Loire et Centre-Val de Loire) s'est résolue à légaliser, jusqu’au 1er juillet, l’enfouissement direct des cadavres de porcs et de volailles à la ferme. La mesure, exceptionnelle, est toutefois limitée à un plafond de 3 tonnes par exploitation et soumise à une déclaration préalable.

Par cette décision, l'État tente de reprendre le contrôle d'une crise qui lui échappe : le préfet concède avoir été alerté par les maires et les syndicats de l'émergence d'« enfouissements non déclarés » dans les champs, alors qu'une surmortalité foudroyante de 30 % frappe désormais toutes les filières animales.

L'objectif est double. Il s'agit d'abord d'éponger l'hécatombe qui asphyxie les élevages de porcs et de volailles. Mais il s'agit surtout de sanctuariser le circuit de l'équarrissage industriel, aujourd'hui totalement saturé. Au bord de l'asphyxie, les centres de collecte ont dû stopper le ramassage des volailles et rationner celui des porcs pour réserver leurs ultimes capacités de traitement aux cadavres de ruminants (bovins, ovins), dont la décomposition à l'air libre poserait un défi sanitaire plus lourd encore.