L’agriculture, d’ores et déjà impactée par la guerre en Ukraine
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L’agriculture, d’ores et déjà impactée par la guerre en Ukraine

Hausse du prix des engrais, du pétrole, de l’énergie, des céréales et des oléagineux, les premiers effets de la guerre déclenchée par la Russie sur le marché des matières premières ne se sont pas fait attendre. Si la France n’est pas menacée par la pénurie du fait de ses stocks conséquents de grains, d’autres pays, situés notamment sur le pourtour méditerranéen sont considérés à risque quant à leur sécurité alimentaire.

Plus aucun navire de céréales en départ d’Ukraine n’apparaît sur les cartographies aériennes à date du vendredi 25 février, soit un jour seulement après le début de l’invasion russe. Cette réalité glaçante demeure encore difficile à croire pour un bon nombre d’observateurs spécialistes du marché des grains. Depuis plusieurs années déjà, l’Ukraine s’est en effet bâtie une solide réputation sur la scène internationale de gros pays producteur-exportateur de céréales. « 4e exportateur mondial de maïs, 5e en blé, 3e en orge… », liste Marc Zribi, chef de l’unité Grains et Sucre à FranceAgriMer, lors d’un point presse organisé au Salon de l’agriculture, lundi 28 février. Ce dernier a énuméré les premières conséquences du conflit en Ukraine : impact significatif sur la sécurité alimentaire dans plusieurs pays avec des risques d’inflation des prix des produits alimentaires, hausse du coût de production en nutrition animale, augmentation du prix des engrais, mais aussi de celui du fret maritime, car les primes d’assurances s’envolent du fait des risques encourus. Des contrats non honorés sont déjà signalés, informe FranceAgriMer. Plusieurs pays, majoritairement importateurs amorcent illico presto une restructuration de leurs approvisionnements.

Les sanctions infligées par l’Union européenne et les États-Unis ont provoqué la chute du rouble de près de 30 % depuis le vendredi 25 février. « La Russie s’est engagée dans un programme de développement par cryptomonnaie en réplique », alerte Marc Zribi.

Forte tension sur le marché des engrais

La Russie est un acteur “poids lourd“ s’agissant des engrais. Le pays représente 13 % du commerce mondial des produits intermédiaires d’engrais (ammoniac, roche de phosphate, soufre, source FranceAgriMer) et 16 % des échanges d’engrais finis. Néanmoins, certains chiffres sont à manier avec précaution. En production d’ammoniac, par exemple, la Russie représente 24 % des exportations mondiales mais n’en produit que de 2-3 %.

En nitrate d’ammonium – engrais azoté majoritairement utilisé pour les cultures végétales –, la Russie représente 40 % des exports mondiaux, destinés principalement à l’Amérique latine. Le Brésil est son premier client, achetant près de 60 % des volumes russes. Se pose donc la question des conséquences du conflit sur l’approvisionnement du pays « grenier du monde » qui produit soja et maïs à grands volumes.

En potasse – utilisé notamment dans la culture de la canne à sucre et de la betterave sucrière –, la Russie réalise 20 % du commerce mondial, au même titre que la Biélorussie. Ces deux pays pèsent pour 40 % du commerce international. « Le Brésil est de loin le premier acheteur, explique Marc Zribi qui prévient déjà, s’il y a rupture de l’approvisionnement, le Canada, l’Allemagne, Israël ou la Jordanie ne pourront pas compenser. »

Tension maximale sur l’huile et les tourteaux de tournesol

La moitié des exportations d’huile de tournesol proviennent d’Ukraine. Et les trois quarts de ces ventes alimentent en temps normal l’Inde, l’Union européenne et la Chine. À eux deux, Russie et Ukraine représentent près de 80 % des exportations d’huile de tournesol, 30 % du blé et 20 % du maïs. Côté ukrainien, « il reste de la campagne actuelle 6 Mt de blé à exporter, moitié blé meunier, moitié blé fourrager, 18 Mt de maïs et quasiment plus rien en orge », précise Marc Zribi. Côté russe, le spécialiste de FranceAgriMer annonce que sur les 32 Mt de blé habituellement exportés, il n’en resterait que 12 Mt à ce stade, 3 Mt en maïs et 1 Mt en orge.

En France, en plus de la hausse des prix de l’énergie pétrole et gaz naturel qui vont avoir des incidences sur le coût de séchage des grains , les prix des huiles et des tourteaux de tournesol, utilisés principalement en alimentation porcine et en volaille risquent d’être sérieusement impactés.

« Si le conflit se prolonge, les principaux importateurs devront se rabattre sur d’autres origines, ce qui va provoquer des tensions importantes sur les marchés des grains et oléagineux », informe en parallèle Marc Zribi.

Sur Euronext, explique FranceAgriMer, les cours du blé et du maïs ont pris en moyenne +20 € depuis le début du conflit s’établissant, à date du 28 février, à 310 € la tonne pour le blé meunier et le maïs. « Blé et maïs sont à parité de prix ce qui n’arrive pas si souvent », explique le représentant de FranceAgriMer. La réallocation des matières premières utilisées en alimentation animale pourrait en partie expliquer ce phénomène.

Pour Jean-François Loiseau, président d’Intercéréales, la situation actuelle doit servir de déclic : « Il est temps de réarmer et réindustrialiser les secteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire aux niveaux français et européen ». Ces secteurs stratégiques doivent selon lui être remis « au-dessus de la pile » dans l’objectif de renforcer l’organisation des filières, la compétitivité, l’innovation et le rayonnement à l’international. « Nous avons laissé s’échapper l’industrie en France depuis vingt ans », a-t-il affirmé.

Alerte sur la sécurité alimentaire dans certains pays

Certaines zones des régions du Maghreb, du Moyen-Orient et de l’Afrique subsaharienne sont particulièrement vulnérables, car fortement dépendantes des importations. Si l’Égypte et l’Algérie disposent de stocks jugés confortables par FranceAgriMer, la Tunisie et l’Afrique subsaharienne seraient au contraire dans une situation beaucoup plus préoccupante. S’ajoute à ce contexte, des conditions climatiques particulièrement sèches en ce moment sur ces mêmes zones.