Politique et société

« Je suis rentré par hasard et je suis resté par amour » : Jocelyn Dubost, la force tranquille à la tête de Jeunes Agriculteurs

À 31 ans, ce céréalier de l'Isère devient ce jeudi 04 juin 2026 le président national du syndicat de Jeunes Agriculteurs (JA). Inconnu du grand public, ce colosse au calme olympien brise un plafond de verre syndical en accédant au sommet sans transition parisienne. Un profil de terroir, entre Ovalie et gratin dauphinois, bien décidé à substituer les actes aux promesses à un an de l'élection présidentielle.

Jocelyn Dubost, cultivateur en Isère de 31 ans, a été élu, jeudi, président du syndicat Jeunes Agriculteurs.

Dans le bureau feutré de la rue d’Astorg à Paris, les dorures de la République attendront. Pour l'heure, c’est le bourdonnement lointain des plaines de l'Isère et l'odeur de la terre retournée qui escortent Jocelyn Dubost. Ce jeudi 04 juin 2026, à l'issue de la cérémonie de clôture du Congrès national de Jeunes Agriculteurs, cet homme de 31 ans endossera officiellement les habits de président national du deuxième syndicat agricole français. Une propulsion directe sous les projecteurs de l'arène national pour ce visage encore inconnu du grand public, dont la corpulence imposante et la stature naturelle forcent immédiatement le respect.

Pourtant, chez lui, rien ne transpire l’ambition calculée ou l’agitation des salons parisiens. Durant notre entretien, Jocelyn Dubost dégage cet air serein des hommes qui savent d’où ils viennent. Le timbre de sa voix est calme, posé, mais il possède cette tessiture singulière qui force l’écoute. Il répond du tic au tac, maniant des expressions bien de chez nous avec un tact évident, sans jamais céder à la précipitation. Les mots sont pesés, la pensée est structurée. L'homme est prêt.

« J’ai passé le cap du stress ce début de semaine et maintenant je suis dans l’envie de démarrer », confie-t-il dans un sourire, filant immédiatement une métaphore qui lui colle à la peau. « C’est un peu comme mes matchs de rugby : on entre dans les vestiaires la boule au ventre, et une fois qu’on enfile le maillot, la seule envie qu’on a, c’est de rentrer sur le terrain et de se donner à fond. Au boulot pour les deux prochaines années ! »

Les racines de Courtenay et le deuil fondateur

Pour comprendre le nouveau patron des JA, il faut s'éloigner des structures syndicales et remonter le temps, dans ce village d'Annoisin-Chatelans où il vit, et à Courtenay, où bat son cœur d’exploitant. Enfant, le rituel était immuable : les matins de vacances, le petit Jocelyn descendait à la ferme en courant pour monter sur le tracteur avec son grand-père. « Ils étaient déjà garés ici à l’époque », se remémore-t-il avec une pointe de nostalgie. L'agriculture était partout, des deux côtés de la famille, maternelle comme paternelle. Pourtant, rien n'était écrit d'avance. Ses parents lui répètent : « Tu feras ce que tu veux quand tu seras grand ». Fin gourmet, mordu de sport collectif, l'adolescent hésite alors entre devenir cuisinier ou journaliste sportif.

C'est après la classe de seconde générale que le déclic opère : « Je me suis dit : je n’ai plus de temps à perdre. Je sais ce que j’ai à faire ». Il s’oriente en Première vers un cursus spécialisé. Mais l'histoire familiale le rattrape brutalement en 2013. Son père décède alors que Jocelyn n'a que 18 ans. Un drame personnel qui va accélérer son destin et sa prise de responsabilités. Fraîchement diplômé de son BTS le 15 juillet 2014, il fait le choix, en son âme et conscience, de reprendre la place de son père. Le 1er janvier 2015, à seulement 20 ans, il s'installe officiellement en GAEC avec son oncle.

De cette installation précoce, qu'il qualifie aujourd'hui de « sereine », il tire une immense gratitude envers son oncle qui, fort de ses 35 ans d'expérience, l'a couvé d'un regard bienveillant sans jamais brider ses velléités d'expérimentation. Sans labour, introduction de nouvelles cultures, tests climatiques... Jocelyn Dubost apprend le métier en essayant, quitte à se tromper. Aujourd’hui, en juin 2026, l’oncle est parti à la retraite. Jocelyn gère seul, sous le statut d’EARL (Exploitation agricole à responsabilité limitée), l'exploitation qui s'étend désormais sur 222 hectares. Aux côtés du blé, du maïs, du soja et du tournesol, il cultive le chanvre et les lentilles, adaptant sa terre aux marchés de proximité et aux caprices du climat.

L'ascension "par amour" et le bris du centralisme parisien

Rien ne prédestinait ce paysan dauphinois à devenir un "apparatchik" syndical. Son entrée chez les JA s'est faite par la bande, un soir d'automne 2013, en allant donner un coup de main bénévolement pour la fête agricole de son village. « Je suis rentré par hasard et je suis resté par amour », résume celui qui prend sa première cotisation officielle fin 2014. Repéré pour ses compétences et son écoute, il est appelé en 2018 pour prendre le dossier « installation » de l'Isère. Un juste retour des choses pour lui : « Si j’ai réussi mon installation, c’est parce que j’ai été aidé. Former, transmettre, léguer, c’est la moindre des choses ».

Dès lors, la machine s’emballe : président des JA de l'Isère en 2020, président de la puissante région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA) en 2022... Jusqu'à ce coup de fil du 15 avril 2026. On lui propose la présidence nationale. L'événement est historique, presque une anomalie dans les traditions feutrées du syndicalisme français : Jocelyn Dubost accède au sommet national sans jamais avoir siégé au bureau parisien. Un véritable saut de puce régional-national.

« Ce n'est pas une révolution à la Che Guevara », tempère-t-il avec l'humilité qui le caractérise. « Mais si mon élection peut casser quelques clichés et prouver aux jeunes qu'on n'a pas besoin d'avoir écumé les commissions parisiennes pour prétendre à la présidence, alors c'est une fierté. Cela montre que notre syndicat est vivant, démocratique et ancré dans ses territoires. »

Ce sens du collectif, Jocelyn Dubost l'a chevillé au corps. Il y a trois ans, avec une bande de onze copains d'enfance qui jouaient tous dans des clubs différents, ils ont créé le Courtenay Rugby XV. Parti d'une boutade, le club compte aujourd'hui près de 100 licenciés et une école de rugby. C'est cette même philosophie de l'Ovalie qu'il applique au syndicalisme : « Le rugby m'a appris une chose : tant que le match n’est pas fini, si l’on met l’énergie nécessaire, rien n’est joué. On peut toujours faire basculer les choses ».

Face au cynisme politique : l'exigence des actes

Ce sens du combat, les autorités locales le connaissent bien. Derrière le visage poupin et le calme olympien de Jocelyn Dubost se cache un négociateur coriace, capable d'aligner ses troupes et de tenir tête aux préfets, comme lors des blocages mémorables de l'autoroute A480 en Isère. Le nouveau président ne transigera pas. S'il refuse qu'on l'oppose ou qu'on le compare à d’autres patrons de syndicats, Jocelyn Dubost revendique sa différence : « Je suis agriculteur, j'ai une ferme à faire tourner, c'est ce qui me nourrit. Je suis la dernière voix du porte-voix ».

Et cette voix va résonner fort, très fort, dès son premier jour de mandat. Rompant délibérément avec les traditionnelles et lénifiantes tables rondes de congrès, le syndicat JA a imposé, pour la séquence publique de ce jeudi, un format inédit baptisé « Face aux Jeunes Agriculteurs ». À un an de l'élection présidentielle de 2027, cinq figures majeures de la scène politique française – Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Jean-Philippe Tanguy, Aurélie Trouvé et Marine Tondelier – vont défiler pour un grand oral sans concession devant 1 000 adhérents survoltés.

« Je suis excité de voir ce qui va se passer. Ce format permettra aux jeunes de se reconnecter à la politique et de faire un choix éclairé en 2027 », glisse le président. Mais que la classe politique ne s'y trompe pas : l'heure n'est plus aux opérations de séduction. « Je suis le leader d’une nouvelle génération prête à durcir le ton. Les paroles, c’est très bien, on a vu les mobilisations de 2024 où tout le monde nous aimait. Mais moi, je préfère les actes. Je serai assez exigeant pour que les choses promises soient appliquées. Je suis quelqu’un de tenace. » Le message est clair, notamment sur le respect du calendrier des Plans et Contrats d’avenir attendus pour l’automne : « J'y veillerai très, très fortement. On ne va pas attendre l’automne 2043 que les promesses soient tenues », lâche-t-il ironiquement.

Le goût des autres et du domaine

Pour mener ses batailles, l'homme de la terre sait qu'il devra déléguer à Courtenay. Pour garder l'esprit libre à Paris, il s'est associé avec un voisin pour embaucher un apprenti qui signera son contrat ce mois-ci, à la fin de ses examens. Car Jocelyn Dubost met « un point d'honneur » à continuer de travailler sur sa ferme les week-ends. C'est sa boussole, son ancrage.

Le reste du temps, lorsqu'il quitte l'armure syndicale, le trentenaire redevient un homme de partage. Sa "madeleine de Proust" ? Le gratin dauphinois de sa grand-mère, avec qui il a la chance de vivre et qui lui prépare ce plat rituel à chaque retour de déplacement. Une figure tutélaire qui rejoint, dans son panthéon personnel, les posters de Zinedine Zidane de l'épopée 1998 qui ornaient sa chambre d'enfant.

Au fond, la profession de foi de Jocelyn Dubost tient dans cette vision d’une ruralité vivante, joyeuse et solidaire, qu’il défend autour d'une bonne table ou au comptoir d’un après-réunion : « C’est autour d’un bon repas qu’on trouve parfois les meilleures idées. Mon objectif, ma modeste contribution, c'est d'œuvrer pour le collectif pour que demain, on voie encore plein de jeunes dans nos campagnes. Si on n’a plus de fermes, on n'a plus d'emplois, plus d'écoles de village, et plus de clubs de rugby ». Le match de sa vie commence ce jeudi à Bourg-en-Bresse (Ain), et Jocelyn Dubost a bien l'intention de le faire basculer.

5 choses à savoir sur Jocelyn Dubost

 

  1. Un pur produit de l'Isère : Âgé de 31 ans, il vit à Annoisin-Chatelans et s'est installé au 1er janvier 2015 à Courtenay, sur les terres familiales de son père, décédé alors qu'il avait 18 ans.

  2. Seul maître à bord : Après avoir travaillé de longues années en GAEC avec son oncle, ce dernier a pris sa retraite. Jocelyn gère aujourd'hui seul une exploitation de 222 hectares en statut d’EARL.

  3. Céréalier et expérimentateur : Sur ses terres, il produit du maïs, du blé, du soja et du tournesol, des lentilles, mais cultivait également du chanvre pour tester la résistance de ses sols au changement climatique.

  4. Fondateur de club de rugby : Féru de sports collectifs, il a créé avec onze copains d'enfance le Courtenay Rugby XV, un club de village né d'une blague qui compte aujourd'hui près de 100 licenciés et une école de rugby.

  5. L'ascension territoriale inédite : C'est un cas historique dans le syndicalisme agricole : il accède à la présidence nationale des JA sans jamais avoir occupé de fonction au sein du bureau national à Paris, porté par son bilan à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA).