Blé tendre : une récolte en rebond, mais un marché sous pression
Après une campagne 2024 catastrophique, la production française de blé tendre retrouve des couleurs en 2025. Mais la filière doit désormais relever un défi majeur : écouler ses volumes à l’international, dans un contexte de prix déprimés et de concurrence féroce.

Présentée ce jeudi 28 août lors de la conférence de presse de rentrée d’Argus Media, sous la présidence de Gautier Le Molgat, la campagne céréalière 2025 illustre les paradoxes du marché. La récolte française de blé tendre est estimée à 33,4 millions de tonnes, un net rebond après l’effondrement de 2024. Mais ce retour aux volumes ne s’accompagne pas d’un redressement économique : le prix du blé meunier s’établit à 193,50 €/t base Rouen, soit environ 30 €/t en dessous du seuil de rentabilité pour les producteurs. « Nous assistons à un apparent retour à la normale, mais les inquiétudes des producteurs restent entières », a souligné Gautier Le Molgat, directeur général d’Argus Media France.
Des surfaces durablement en repli
La dynamique des surfaces confirme cette fragilité. Avec 4,49 millions d’hectares cultivés en 2025, la France enregistre sa troisième plus faible sole de blé tendre en vingt ans. Un recul attribué à plusieurs facteurs : automnes pluvieux perturbant les semis, essor de l’agriculture biologique, concurrence de cultures plus rémunératrices comme la pomme de terre ou le tournesol, sans oublier la pression de la périurbanisation et de la méthanisation.
Une campagne hétérogène selon les régions
Côté rendements, la France a connu un scénario contrasté. Les pluies printanières ont permis de sauver les récoltes dans le nord et l’est, de la Bretagne aux Hauts-de-France. Plus au sud, la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie affichent même des performances supérieures à la moyenne. En revanche, le Centre de la France a souffert de déficits hydriques, avec des rendements en retrait. Selon Alexandre Willekens, analyste d’Argus, la période de floraison a joué un rôle clé : « une alternance brève mais bénéfique de soleil et de pluies a permis une bonne fécondation des épis sur une large partie du territoire ».
L’exportation, nerf de la guerre
Si la demande domestique et européenne reste stable, l’ampleur de la récolte oblige la France à exporter massivement. Pour équilibrer le bilan, il faudrait vendre 9,5 millions de tonnes hors Union européenne. Or, Argus n’en prévoit que 8 Mt, un objectif déjà ambitieux. Conséquence, « des stocks finaux attendus à 4 Mt, du jamais-vu depuis vingt ans », selon Maxence Devillers, analyste d’Argus. La tâche s’annonce d’autant plus ardue que la France a perdu le débouché algérien, sur fond de tensions diplomatiques, tandis que la Chine réduit ses achats. Les opérateurs misent sur un renforcement des flux vers le Maroc, l’Afrique subsaharienne et, plus récemment, l’Égypte et l’Asie du Sud-Est.
Une concurrence mondiale écrasante
La France n’est pas seule sur le marché. Les récoltes abondantes en Espagne, Roumanie et Bulgarie saturent l’offre européenne. À l’Est, la Russie (86,1 Mt) signe sa troisième meilleure récolte historique, et l’Ukraine confirme sa résilience avec 21,9 Mt. Dans l’hémisphère sud, l’Australie et l’Argentine profitent de conditions climatiques favorables, contribuant à une production mondiale record des huit principaux exportateurs : plus de 400 Mt. « Dans ce contexte de surabondance, les stocks mondiaux devraient encore croître pour atteindre 69 Mt, un sommet depuis huit ans. »
Pour Argus Media, le marché mondial des céréales replonge dans la lourdeur des années 2016-2019. Seuls un sursaut de la demande, des tensions géopolitiques accrues ou des aléas climatiques en 2026 pourraient redonner de la volatilité et soutenir les prix. En attendant, les producteurs français devront composer avec une équation difficile : de bons volumes, mais une rentabilité en berne.