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Baisse du prix du lait : les JA 49 érigent le « mur de la conscience »

À Angers, le 11 février, une trentaine d’éleveurs ont dressé un mur de bidons de lait vides devant la préfecture. Producteur dans le Maine-et-Loire et responsable lait chez Jeunes Agriculteurs Pays de la Loire, Julien Gremaud raconte la chute brutale des prix et la crainte d’une nouvelle crise.

Les producteurs de lait de Maine-et-Loire ont formé un mur de bidons devant la préfecture de Maine-et-Loire.

Place Michel-Debré, à Angers, les bidons s’empilent comme des briques blanches. Devant les grilles de la préfecture de Maine-et-Loire, une trentaine d’agriculteurs, pour la plupart producteurs de lait, ont érigé un mur. Un mur « de fermes qui se vident », disent-ils. Un mur « d’un avenir qu’on nous bouche ». Au milieu d’eux, Julien Gremaud, producteur à Saint-Georges-des-Gardes, dans le sud du département, vice-président de Jeunes Agriculteurs Pays de la Loire en charge du dossier lait. Il parle d’une voix posée aux journalistes venus couvrir la mobilisation. « Le but était de dénoncer une baisse ultra rapide du prix du lait et de mettre l’État face à ses responsabilités », nous explique-il quelques jours après cette initiative marquante.

Une trentaine d’agriculteurs, des producteurs de lait pour la plupart, se sont réunis mercredi 11 février 2026 en fin de matinée devant la préfecture de Maine-et-Loire, place Michel-Debré à Angers.
Une trentaine d’agriculteurs, des producteurs de lait pour la plupart, se sont réunis mercredi 11 février 2026 en fin de matinée devant la préfecture de Maine-et-Loire, place Michel-Debré à Angers.

Une chute « fulgurante »

La dégradation, il l’a vue venir. « On a commencé à l’anticiper fin août, début septembre 2025. On sentait que 2026 serait compliquée. » Les rumeurs d’un prix entre 415 et 430 euros les 1 000 litres circulent alors. En novembre, les premières annonces tombent. « On a perdu 15 euros, puis cela s’est poursuivi jusqu’en janvier. En février, on constate une baisse de 55 euros en quatre mois. » Le constat est amer : « Ça va très vite à la baisse, et beaucoup moins vite à la hausse. »

En France, les prix de base annoncés en fin d’année 2025 par les principaux groupes – entre 440 et 450 €/1 000 litres – ne reflétaient pas encore la dégradation des marchés internationaux. Le décalage des indicateurs, notamment la valorisation beurre-poudre et le prix allemand, a retardé l’onde de choc. Mais l’érosion s’installe. Julien Gremaud pointe un mécanisme bien connu des éleveurs : « Quand le prix allemand est 50 à 60 euros au-dessus du nôtre, nos industriels peinent à suivre. En revanche, quand il baisse, ils répercutent immédiatement la chute, sans se soucier des 50 euros manquants les années précédentes. »

Le seuil franchi

Aujourd’hui, dans certaines laiteries ligériennes, les annonces tournent autour de 415 euros, voire moins. « À 430 euros, on couvre à peine les charges. Le prix de revient, selon les références du Cniel, est à 491 euros. À 415 euros, on est largement en dessous du seuil de rentabilité. » Pour rendre visible cette équation impossible, les JA ont demandé aux éleveurs d’apporter des bidons vides. « Le mur de lait, c’est le mur des fermes qui se vident », répète-t-il. Sur certains contenants, les noms des laiteries et les prix pratiqués sont inscrits au feutre.

La cible n’est pas unique. « C’est l’ensemble : industriels et grandes surfaces. Mais l’État a le devoir de faire respecter la loi Egalim. Elle est en vigueur depuis des années et elle est à moitié respectée. »  Dans les faits, dénoncent les éleveurs, le mécanisme se grippe lorsque les marchés se retournent. « Quand les prix sont corrects, on parle peu d’Egalim. Mais quand ils baissent, on se rend compte que la loi a été mise de côté », estime Julien Gremaud. Les producteurs reprochent à l’État un contrôle insuffisant des négociations commerciales en cours entre fournisseurs et distributeurs, qui doivent s’achever le 1er mars. Reçus par le préfet, les représentants syndicaux ont obtenu la promesse d’une vigilance accrue. « Il nous a entendus. Il a pris conscience du risque », rapporte l’éleveur, sans illusion excessive.

EGalim

Adoptée une première fois le 30 octobre 2018, puis renforcée le 18 octobre 2021, la loi dite « EGalim 2 » vise à rééquilibrer les relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire. Son principe est clair : partir des coûts de production des agriculteurs pour construire le prix, et sanctuariser la part correspondant aux matières premières agricoles. Concrètement, la loi interdit que le prix du lait ou de la viande fasse l’objet d’une négociation à la baisse entre industriels et distributeurs. Cette part est censée être non négociable, afin de garantir une meilleure rémunération aux producteurs.

Investissements gelés, installations fragilisées

Les conséquences, elles, sont déjà tangibles. « Des projets d’installation ou de reprise sont remis en question. Quand on bâtit un plan à 430 euros et qu’on démarre l’année à 415, les équilibres ne sont plus les mêmes. » Dans une région où les montants d’investissement sont élevés, la volatilité pèse comme une menace diffuse. « Certains en fin de carrière pourraient choisir d’arrêter plus tôt. Si on ne rémunère pas, il y aura une baisse de production, une baisse de livraison. Et nos outils industriels pourraient être fragilisés. »

À l’échelle nationale, la mobilisation s’intensifie. La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) a lancé, le 28 janvier, un mot d’ordre d’actions de terrain. Une quarantaine d’initiatives ont déjà eu lieu dans les départements laitiers, souvent avec l’appui des JA. Supermarchés, grossistes, laiteries : les opérations visent à sensibiliser distributeurs et consommateurs à la rémunération des éleveurs. D’autres actions sont annoncées à l’approche du Salon international de l’agriculture. Au niveau européen, le débat ressurgit. L’European Milk Board presse la Commission d’activer un mécanisme de réduction volontaire des volumes, redoutant une « crise aiguë » semblable à celle de 2016. Plusieurs États membres soutiennent l’idée. Bruxelles, pour l’heure, temporise.

Le spectre de 2016

Pour Julien Gremaud, la mémoire est vive. « J’ai connu la crise de 2016. C’était l’année de mon installation. Je me souviens très bien des conséquences. » Aujourd’hui, il craint « une troisième crise du lait ». « On est au seuil. Quand on voit la vitesse de la chute, on n’en est pas loin. » Faut-il revenir à une régulation européenne plus contraignante ? « Cela fait dix ans qu’on en est sortis. Est-ce que ce serait une solution pour limiter la fluctuation des prix et des volumes ? Peut-être. »

Devant la préfecture d’Angers, les bidons vides sont restés alignés quelques heures. Un symbole fragile, mais impossible à ignorer. « Est-ce qu’on sera entendus demain ? Je ne sais pas », confie l’éleveur. La suite, dit-il, se jouera sur le terrain, dossier après dossier, laiterie après laiterie. D’autres mobilisations auront-elles lieu ? « On n’en est pas là. Pour l’instant, on avance étape par étape. »