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Protéger les cultures par la diversité végétale

On peut faire reculer les bioagresseurs avec une stratégie de diversité des cultures, estime une récente expertise de l'Inrae, mais cela suppose d'ouvrir un chantier ambitieux.

Les scientifiques sont de plus en plus préoccupés par l’échec des politiques successives de réduction des phytosanitaires, alors que la demande sociétale pour le respect de l’environnement et de la santé humaine se fait de plus en plus forte. Or il semble qu’un levier majeur pour atteindre cet objectif, la diversification des parcelles et des paysages agricoles, est encore bien trop peu utilisé. C’est en tous cas la conclusion d’une « expertise scientifique collective » que l’Inrae a publiée en octobre, fruit d’une revue étalée sur plusieurs mois des connaissances scientifiques, confiée à une trentaine de chercheurs appartenant à différentes disciplines telles que la génétique, l’agronomie, l’écologie, l’économie, le droit etc.

Le résultat de cette expertise, un rapport intitulé « Protéger les cultures en augmentant la diversité végétale des espaces agricoles », est une mine d’informations nuancées et pratiques. Première leçon, outre leurs autres bienfaits (sur la biodiversité, sur les sols, sur l’hydrologie), presque toutes les stratégies de diversification sont avantageuses face aussi bien aux adventices qu’aux ravageurs. Pourquoi ? « Pour les adventices, un couvert végétal diversifié constitue un environnement plus concurrentiel », explique le rapport, tandis que pour les bioagresseurs, « une augmentation de la diversité végétale dilue sa plante-hôte dans un couvert végétal ou un paysage de plantes non-hôtes ».

Presque toutes les stratégies de diversification sont efficaces

Cette diversification peut donc prendre un grand nombre de formes, depuis les mélanges variétaux et les cultures associées, jusqu’à l’agroforesterie, en passant par un allongement des rotations, l’accroissement des éléments semi-naturels, la réduction de la taille des parcelles etc.

Tout en précisant prudemment que la variété des conditions locales crée de nombreux cas particuliers, les experts avancent quelques préconisations. Ils recommandent des mélanges variétaux de quatre à cinq variétés (contre deux à trois dans la pratique habituelle) ; des associations de deux espèces non sensibles aux mêmes bioagresseurs et complémentaires (par exemple céréale ou crucifère et légumineuse à graine) ; des rotations supérieures à trois ans en grande culture ; une taille optimale de parcelle de grande culture d’environ 2,8 ha (contre 6,8 et plus pour 50 % de la SAU française) ; et enfin 20% d’éléments semi-naturels dans la surface des paysages, avec des linéaires de haie de l’ordre de 300m par hectare.

Bien sûr,  les experts de l’Inrae ne sont pas naïfs : si le système agricole français n’évolue pas spontanément dans cette direction vertueuse, c’est que l’organisation actuelle s’est mise en place par une stratégie d’économies d’échelle, au niveau des exploitations et des filières, ce qui a abouti à « un verrouillage systémique qui s’oppose à la diversification ». Il y a donc des verrous nombreux, qu’ils ont tenté d’identifier pour pouvoir les desserrer.

..."les politiques publiques sont un déterminant clé".

Par exemple, « la disponibilité en semences et en plants adaptés aux systèmes diversifiés est l’un des facteurs les plus fréquemment évoqués dans la littérature » écrivent-ils, ajoutant « l’offre d’agroéquipement adaptés à des cultures diversifiées fait également parfois défaut, ainsi que le manque de connaissances, à la fois des agriculteurs et des conseillers », suggérant d’y pallier par des investissements et la création de réseaux d’agriculteurs et d’expérimentations. Enfin ils pointent le « manque de débouchés pour les produits issus des systèmes diversifiés », notamment à cause de contraintes sur la pureté des récoltes, le calibrage des fruits et légumes etc.

Autant de verrous que les agriculteurs ne parviendront pas à lever sans aide, concluent les auteurs de l’expertise de l’Inrae, qui notent qu’il n’y aura pas de diversification sérieuse sans coordination territoriale, et que « les politiques publiques sont un déterminant clé ». Ils déplorent l’éparpillement des aides entre des mesures multiples, réclamant « des subventions à l’adoption de pratiques de diversification », avec des aides à l’investissement, la mise en place de débouchés pour les nouvelles filières, et sans oublier « la rémunération des services environnementaux ». Un ensemble de mesures ambitieuses sans lesquelles il est vraisemblable, avertissent-ils, « que les objectifs ambitieux fixés par le Pacte vert pour l’Europe ne soient pas atteints »…