Plan d’urgence engrais et stratégie durable
Au cœur d’un épisode de canicule extrême qui fait d'ores et déjà peser de lourdes menaces sur les rendements de la campagne en cours, le ministère de l’Agriculture a servi de cadre à une annonce de premier plan. Voici ce que le gouvernement propose aux agriculteurs pour sécuriser les prochaines campagnes
Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, et Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, ont présenté conjointement un double dispositif : une réponse budgétaire d’urgence pour soulager immédiatement la trésorerie des exploitations, couplée à un plan stratégique à long terme visant à reconquérir l’autonomie industrielle et agricole de la France face aux crises géopolitiques mondiales. « L’objectif de ce plan est d’agir vite », a martelé la ministre Annie Genevard. « À situation de crise, une réponse de crise. Il n’y a pas de budget national dédié en raison d’une situation déficitaire, mais nous ne pouvons pas rester les bras ballants. »
Le volet d'urgence : un guichet de soutien de 145 millions d’euros dès le 1er août
Le conflit au Moyen-Orient et les perturbations logistiques — notamment autour du détroit d’Ormuz — ont provoqué une envolée brutale des prix mondiaux des fertilisants azotés de synthèse, fabriqués majoritairement à partir de gaz dans le golfe Arabo-Persique. Selon le service de la statistique du ministère (Agreste), la hausse atteint 29,2 % sur un an pour les engrais azotés simples. Cette inflation frappe de plein fouet des exploitations aux trésoreries déjà exsangues, éprouvées par trois exercices consécutifs dans le rouge et des cours mondiaux historiquement bas. Pour éviter un blocage logistique à l'automne (les agriculteurs ayant retardé leurs achats) ou un renoncement massif aux semis pour la campagne 2027 (le maïs est par exemple déjà annoncé en baisse de 30 % à cause de la sécheresse), l’Exécutif déploie un outil financier d'urgence. « Grâce à la mobilisation de la réserve de crise communautaire, annonce la ministre, obtenue auprès de la Commission européenne, une enveloppe de 107 millions d'euros est allouée à la France (premier consommateur européen d'engrais) ». L'État français abondera ce montant à hauteur de près de 40 millions d'euros pour atteindre un budget global de 145 millions d’euros.
Ouverture du dispositif : Un guichet d’aide simple et rapide sera ouvert le 1er août 2026.
Période d'achats éligibles : L'aide s'appliquera rétroactivement aux achats d'engrais effectués entre le 1er juin 2026 et le 30 septembre 2026.
Nature de l’aide : Le dispositif est volontairement ciblé sur les engrais azotés simples pour rester le plus simple possible.
Montant de base : Une aide de 50 € par tonne, plafonnée à hauteur de la moitié (50 %) de la consommation de l'année 2025 de l’exploitant. Un plancher minimal de 750 € est mis en place.
Majoration pour les plus exposés : L’aide est portée à 70 € par tonne pour les agriculteurs dont les engrais pèsent plus de 10 % des charges globales (notamment les grandes cultures).
Le 30 septembre, un point de situation permettra d’apprécier l’évolution des prix. En attendant, le message du gouvernement est clair : les agriculteurs doivent commander sans attendre.
« Les agriculteurs ne doivent pas être laissés seuls face à l’envolée du coût des engrais et face à nos dépendances, et ils ne le seront pas », insiste Annie Genevard. « Notre objectif est de sauver les récoltes de demain en débloquant l’achat d’engrais aujourd’hui. »
La stratégie à moyen et long termes : vers la souveraineté en engrais
La France ne produit actuellement que 30 % de ses besoins en engrais azotés et en consomme 5,7 millions de tonnes par an. Pour réduire cette vulnérabilité, le plan gouvernemental dessine une trajectoire structurelle articulée autour de trois axes à horizon 2030-2032 :
Optimiser l'usage et diversifier les cultures
L'objectif est d'aider les agriculteurs à rationaliser au plus juste leurs apports à l'hectare grâce aux analyses de sols et aux outils d'aide à la décision. Le gouvernement cible :
Une augmentation de 40 % des surfaces bénéficiant d'un bilan azoté à la parcelle entre 2020 et 2030.
Une baisse de 20 % du surplus brut d'azote d'ici 2030.
Atteindre 30 % de systèmes de production à bas intrants.
Atteindre 2,7 millions d'hectares de légumineuses cultivées d'ici 2030 (ces cultures fixant naturellement l'azote, elles réduisent le besoin en engrais chimique).
À terme, l'ambition affichée est de parvenir à réduire de 50 % l'usage des engrais azotés.
Développer les alternatives organiques
Le plan soutiendra une meilleure valorisation des biodéchets et des effluents d'élevage. Les pratiques devront évoluer pour atteindre 80 % de fosses couvertes pour les effluents liquides bovins et porcins (limitant les pertes). De plus, l'accent est mis sur l'efficacité : le plan vise l'enfouissement de 30 % de l'urée et de 20 % des solutions azotées dans les 12 heures suivant leur épandage d'ici 2030 pour restaurer également les sols et les élevages là où ils manquent.
Produire des engrais décarbonés « Made in France »
Pour le volet industriel, Sébastien Martin a annoncé que l’État accompagnera un programme d’investissement de 2 milliards d’euros sur dix ans, soutenu par des fonds publics à hauteur de 620 millions d’euros. L'objectif est de moderniser les usines actuelles et de créer de nouvelles capacités de production d'engrais décarbonés basés sur l'hydrogène vert (produit par électrolyse de l’eau), permettant d'augmenter de 20 % la production nationale d’ici 2032. Trois grands projets industriels sont d'ores et déjà engagés :
Un programme de modernisation globale des sites existants.
Une unité de production majeure par électrolyse au Havre (Seine-Maritime).
Un projet baptisé « Fertighy » dans la Somme, basé sur l'hydrogène bas carbone.
« Les crises récentes ont montré qu'une nation qui ne produit plus dépend des décisions des autres », a déclaré Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie. « Les engrais sont indispensables à notre agriculture et relèvent pleinement de notre souveraineté alimentaire et industrielle. Produire davantage en France, c'est protéger nos agriculteurs et préparer l'avenir. »
Compétitivité et négociations européennes
Le secteur subit également la mise en place au 1er janvier du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne, qui taxe les importations de produits polluants comme les engrais lourds. Face à la hausse des coûts induite, la FNSEA demande la suspension du MACF pour les engrais. La ministre Annie Genevard a affirmé soutenir cette demande aux côtés d'une dizaine d'autres pays européens, bien que la Commission s'y oppose pour le moment. En compensation immédiate pour l'industrie, les producteurs français d’engrais bénéficieront à titre exceptionnel en 2026 de l’ouverture de la compensation carbone indirecte (CCO₂) au titre de leurs dépenses d’électricité de 2025, allégeant leurs factures. Enfin, la France demande officiellement à Bruxelles de rendre la trajectoire du marché carbone européen (ETS) plus pragmatique, afin de verdir les usines sans détruire leur compétitivité face à la concurrence internationale.