Sur le terrain

Pierre Vallée, l’engagement municipal comme prolongement du champ

À 27 ans, Pierre Vallée cumule trois vies : maire, agriculteur et ingénieur. Élu en 2021 à la tête des Granges-le-Roi, en Essonne, il incarne une génération qui n’hésite plus à franchir la porte de la mairie. Son idée est simple : défendre l’agriculture aussi de l’intérieur. Rencontre avec un jeune élu pour qui la terre et la commune racontent la même histoire.

Pierre Vallée dans son bureau à la mairie des Granges-le-Roi.

Dans son bureau de mairie, une photo de sa mère lui fait face. Aux murs, quelques tableaux et des fresques de souvenirs. Sur une étagère, une miniature d’avion attire le regard. Autant de détails qui dessinent le portrait d’un homme attaché à ses repères et déterminé à garder le cap. Ce jour-là, Pierre Vallée arrive en chemise bleu ciel, veste marine et baskets aux pieds. Une silhouette jeune, mais un regard déjà posé. En 2021, à 22 ans, il devient le plus jeune maire d’Île-de-France. Une trajectoire qui ne s’est pas faite du jour au lendemain. « J’ai toujours été attiré par la vie politique locale. Mon père était conseiller municipal, et quand on se destine à vivre et travailler dans un village, on a envie de le voir évoluer. » L’histoire s’accélère après les élections municipales de 2020. Quelques mois seulement après l’installation du conseil municipal, une rupture s’installe avec l’équipe en place. « La manière de gérer ne correspondait pas à ma vision. Pour moi, un maire n’est pas un chef solitaire : c’est un capitaine d’équipe. » Avec plusieurs conseillers, il démissionne. Le préfet convoque une nouvelle élection. Cette fois, Pierre Vallée se lance à son tour. « Quand on s’oppose, il faut aussi proposer quelque chose. » Une équipe se forme, un projet se construit. Les habitants tranchent : il est élu maire en 2021. À l’époque, il est encore étudiant à l’ESA d’Angers, l’École supérieure d’agricultures. Sa campagne se mène entre deux cours et l’écriture de son mémoire. « Je faisais ma campagne pendant mes études, puis j’ai pris mes fonctions en plein stage de fin d’études. Tout s’est enchaîné très vite. »

La terre comme boussole

Si la mairie occupe désormais une grande part de son temps, la terre reste le point d’ancrage. Né dans une famille d’agriculteurs, depuis huit générations, il grandit dans cet univers sans jamais y être contraint. « Je n’ai jamais été forcé à reprendre la ferme. Mais la passion est venue naturellement. » En 2023, il s’installe hors cadre familial sur une exploitation d’un peu plus de 70 hectares. Blé, orge, colza, pois : une polyculture céréalière classique de la Beauce. Mais Pierre Vallée pousse aussi une autre aventure. Il reprend 3,2 hectares de vignes et s’associe avec cinq agriculteurs pour vinifier leurs raisins. « Les vignes nous offrent quelque chose que les céréaliers connaissent peu : un produit fini. Voir le raisin devenir vin, c’est une satisfaction particulière. » Pour lui, la terre dépasse le simple outil de production. « C’est à la fois un travail, un patrimoine et un héritage. »

La mairie occupe désormais une grande part de son temps, la terre reste le point d’ancrage.
La mairie occupe désormais une grande part de son temps, la terre reste le point d’ancrage.

Défendre l’agriculture de l’intérieur

Pierre Vallée s’engage également au sein du syndicat Jeunes Agriculteurs depuis son installation. Lors d’une rencontre syndicale, en mars 2025, il glissait cette phrase qui résume sa vision : « La voix de l’agriculture doit aussi se défendre de l’intérieur. » Pour le jeune maire, l’expression « défendre l’agriculture de l’intérieur » ne relève ni de la stratégie ni du slogan. Elle renvoie d’abord à une réalité simple : l’agriculture n’est pas un bloc uniforme. « Il y a des agricultures », insiste-t-il. Polyculture, élevage, viticulture, agriculture biologique ; autant de modèles qui composent le paysage rural français. Tous, selon lui, méritent d’être compris et représentés. 

Traditionnellement, la défense du monde agricole passe par la voie syndicale, avec ses revendications et ses propositions. Mais pour Pierre, un autre levier existe : la participation directe aux lieux de décision. « Il faut aussi être présent là où les décisions se prennent », explique-t-il. Car l’agriculture, rappelle-t-il, dépasse largement le seul nombre d’actifs. « Elle entretient les paysages, elle façonne les territoires et elle fait vivre les communes rurales. » Le problème, selon lui, tient souvent à une question de compréhension. Les élus ou les administrations ne sont pas toujours issus du monde agricole. « Quand on ne baigne pas dans cet univers depuis l’enfance, certaines pratiques peuvent sembler incompréhensibles », observe-t-il. D’où l’idée d’apporter, depuis l’intérieur des institutions, une grille de lecture. Non pas pour imposer une vision, mais pour éclairer les décisions publiques. 

« L’objectif n’est pas d’influencer au sens politique du terme, mais de donner des clés pour que chacun puisse décider en connaissance de cause. »

Cette présence agricole dans les institutions locales s’est pourtant réduite au fil du temps. Dans les années 1950, un maire sur deux était agriculteur. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’environ 10 %. Les travaux des chercheurs François Purseigle et Pierre‑Henri Bono, du Centre de recherches politiques de Sciences Po, montrent cette lente érosion : « 15,9 % des maires étaient agriculteurs en 2008, 13,3 % en 2013 et 11,7 % en 2020. Une baisse progressive, alors même que les agriculteurs ne représentent plus que 2,6 % de l’emploi total en France métropolitaine ». 

La présence agricole demeure toutefois significative dans la vie municipale. Dans près de 70 % des conseils municipaux siège encore au moins un agriculteur, un ouvrier agricole ou un retraité du secteur. Pour Pierre Vallée, cette présence reste essentielle. « La vie rurale continue de tourner autour de l’agriculture. » Mais l’engagement ne s’arrête pas à la mairie. Le jeune élu plaide aussi pour une implication dans les structures intercommunales : syndicats de l’eau, de l’assainissement, de gestion des déchets ou de prévention des inondations. Autant d’instances techniques où se décident des politiques concrètes pour les territoires. « C’est là que se prennent des décisions concrètes pour le quotidien des habitants. C’est là aussi que la voix agricole doit être entendue », estime-t-il.

Car bien souvent, les tensions naissent d’un simple malentendu. « Parfois, les positions prises contre l’agriculture viennent surtout d’une méconnaissance », analyse-t-il. Apporter une explication claire, replacer une pratique dans son contexte, détailler ses contraintes : autant d’éléments qui peuvent transformer le regard. Pour lui, défendre l’agriculture de l’intérieur suppose donc autre chose qu’une posture. Cela implique de s’engager, d’écouter et de dialoguer. « Il ne faut pas siéger pour défendre des positions dogmatiques. Il faut aussi essayer de comprendre pourquoi l’autre ne comprend pas. » Une conviction qui résume sa démarche : ouvrir les portes de la décision publique pour y faire entrer l’expérience du terrain.

Maire, agriculteur et ingénieur, un travail d'équilibriste.
Maire, agriculteur et ingénieur, un travail d'équilibriste.

Un travail d’équilibriste

Dans la vie quotidienne, Pierre Vallée jongle avec trois casquettes : maire, agriculteur et ingénieur responsable du développement commercial dans une entreprise de semences. « C’est un travail d’équilibriste. » Pendant la moisson, l’organisation est millimétrée. « Le matin je suis au bureau, l’après-midi sur le tracteur. » L’automne reste la période la plus chargée. « Entre septembre et octobre, avec les vendanges et les dossiers municipaux, les deux mondes se télescopent un peu. » Sans l’aide de son père sur l’exploitation, l’équation serait difficile à tenir. Mais cette multiplicité d’activités nourrit aussi son engagement. Pierre Vallée aime se challenger. Il court des marathons et déteste rester immobile.

Retisser les liens

Au fil des années, le jeune maire observe une évolution du climat social. « J’ai l’impression que la société est de moins en moins tolérante. Les gens vivent moins bien ensemble. » Le monde agricole en subit parfois les conséquences : odeurs, bruit des machines, traitements… autant de sujets qui nourrissent l’incompréhension. Pour lui, la réponse passe par la pédagogie. « Il faut expliquer ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Lever le voile sur nos pratiques. »

Un village entre Beauce et forêt

Les Granges-le-Roi comptent environ 1 250 habitants. Le village se situe à la frontière du plateau de Beauce et de la forêt de Dourdan. « C’est une commune assez atypique, avec une population très mixte : des habitants historiques, des jeunes familles, des cadres qui viennent s’installer. » L’école reste un point de vitalité pour la commune, tout comme les services de proximité. Pour Pierre Vallée, être maire, c’est avant tout rester présent. « Un maire doit être le VRP de sa commune. Il doit donner une direction et aller chercher les moyens de la mettre en œuvre. »

À l’approche des élections municipales de mars 2026, Pierre Vallée ne livre pas de programme. Mais une conviction. L’engagement local, dit-il, n’est pas réservé aux professionnels de la politique. Et pour les agriculteurs, il peut devenir un prolongement naturel de leur métier. « Quand on travaille la terre et qu’on vit dans un village, on est déjà impliqué dans la vie collective. La mairie, finalement, c’est la continuité de cet engagement. » Entre champ et mairie, Pierre Vallée avance sans la fleur au fusil. Mais avec une idée fixe : faire avancer la machine, pas à pas.