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La pisciculture, débouché prometteur pour les agriculteurs ?

La pisciculture, en croissance rapide, consomme de plus en plus de productions végétales à la place des farines et huiles de poisson.

La crise de la pêche pourrait bien faire l’affaire des agriculteurs – mais à condition que la science soit au rendez-vous. C’est, en substance, le message d’un article récent paru dans la prestigieuse revue scientifique Nature Food, titré L’agriculture pourrait aider l’aquaculture à devenir plus verte.

Les chercheurs, emmenés par le britannique Johnathan Napier, y relèvent la fulgurante croissance de l’aquaculture mondiale durant ces dernières décennies : sa production est passée de 10 millions de tonnes en 1990 à 81 millions de tonnes en 2016, dépassant désormais la production de la pêche (qui n’augmente plus depuis 30 ans) ! À titre de comparaison, la production de viande est passée de 178 à 328 millions de tonnes dans la même période, une croissance certes plus importante en volume, mais nettement moindre en pourcentage…

La production double tous les 12 ans

Cependant, l’aquaculture, explique Johnathan Napier, est confrontée à un « goulot d’étranglement », qui risque de compromettre sa croissance, pourtant de l’ordre de 6 % par an, synonyme d’un doublement tous les 12 ans. Ce goulot, c’est la nécessité pour tous les poissons d’avoir une part significative de protéines et de lipides d’origine animale dans leur alimentation. Une part généralement issue de farines et d’huiles de poissons, car beaucoup d’espèces parmi les plus populaires (notamment le saumon, le bar, la daurade, etc.) ont impérativement besoin des fameux acides gras oméga-3, que l’on ne trouve que chez les poissons marins. Or les captures de la pêche minotière (celle des petits poissons servant à faire les farines et les huiles ; sprats, anchois, etc.) plafonnent depuis trois décennies, comme celles de la pêche en général. Menaçant ainsi le développement de l’aquaculture.

« Face à ce problème, nous avons déjà fait beaucoup de chemin, commente Marc Vandeputte, qui supervise la recherche en aquaculture à l’Inrae. En expérimentant sur les aliments et en utilisant l’amélioration génétique, notamment, nous avons augmenté considérablement la part de végétaux dans les aliments pour poissons, à la fois comme source de lipides et de protéines. » Résultat ? Alors qu’en 1990, 90 % des aliments consommés par les saumons de la planète étaient issus de la mer, ce chiffre n’était plus que de 25 % en 2016, tout le reste étant apporté par des plantes terrestres. « Si l’on fait bien les choses on peut à présent descendre à 2 % de poisson dans l’aliment », estime Marc Vandeputte. 

Plusieurs pistes pour remplacer les farines

Mais sur l’ensemble du cycle de vie, il faut encore 1 kg de poisson sauvage pour faire 1 kg de truite. Certes, c’est bien mieux que ce que fait la nature : pour faire 1 kg de thon, il faut 10 kg de maquereaux, donc 100 kg de sardines, indique le chercheur. Mais aujourd’hui, l’objectif est de s’affranchir totalement des produits de la mer, pour faire une aquaculture vraiment soutenable.

Diverses pistes sont ainsi explorées. Des chercheurs ont développé une cameline (Camelina sativa, une crucifère choisie car elle s’hybride difficilement avec d’autres espèces) génétiquement modifiée à l’aide des fameux « ciseaux moléculaires » CRISPR-Cas9 pour que son huile contienne des oméga-3. Ils préparent actuellement des essais en champ au Royaume-Uni.

Des voies moins controversées intéressent aussi les chercheurs. Pour les poissons comme les truites, la culture d’insectes, de plus en plus pratiquée, semble pouvoir fournir les protéines animales nécessaires. Pour les poissons marins, on explore la piste des microalgues, qui sont dans la nature les vraies productrices d’oméga-3, ces précieuses molécules qui entrent ensuite dans la chaîne alimentaire via les prédateurs du plancton, comme les diatomées (dont la culture est du reste elle aussi explorée). Mais industrialiser l’élevage des microalgues marines est encore un défi complexe malgré une intense recherche, en particulier parce que des épidémies virales déciment périodiquement ces élevages. Au final, une aquaculture qui s’appuierait davantage sur les agriculteurs tout en épargnant l’océan – deux objectifs estimables ! – semble désormais à la portée de la science…