Installation

« La mutualisation permet de ne pas rajouter une couche de dette »

Alors que près de 8 professionnels agricoles sur 10 estiment que les Cuma facilitent l’installation, selon une étude menée début 2026 auprès de 1 752 répondants, ces « coopératives de proximité » apparaissent comme un levier central face aux défis du renouvellement des générations et de la hausse des charges. Marine Boyer, présidente de la Fédération nationale des Cuma, revient sur leur rôle économique, social et politique.

Agriculture - la mutualisation via les cuma, un levier clé pour transmettre et installer la nouvelle génération.

Aujourd’hui, la question du renouvellement des générations est centrale. En quoi les Cuma apportent-elles une réponse concrète ?

Marine Boyer - Une large majorité des répondants à notre étude – 79 % – estime que les Cuma facilitent l’installation. Cela s’explique d’abord par un levier économique : elles permettent de réduire en moyenne de 17 % les charges de mécanisation. Pour un jeune, accéder à du matériel récent à coût maîtrisé est déterminant. Mais il y a aussi un levier humain. Les Cuma offrent un cadre collectif qui favorise l’intégration, notamment pour les personnes non issues du milieu agricole (NIMA). Elles permettent de partager expériences et savoir-faire. Ce sont à la fois des outils économiques et des lieux d’ancrage social.

Vous évoquez une hausse de 45 % du prix du matériel en trois ans. La mécanisation est-elle devenue le principal point de tension des exploitations ?

Absolument. Et le paradoxe est que l'on a longtemps encouragé la sur-mécanisation individuelle. En 2026, nous avons enfin obtenu un rééquilibrage avec le crédit d’impôt mécanisation collective. C'est une victoire symbolique et politique : sur le milliard d'euros d'avantages fiscaux qui soutient globalement la mécanisation, nous demandions que 30 millions soient fléchés vers le collectif. C’est ce que j’appelle la "justice fiscale". Mutualiser, c’est optimiser l'usage du matériel et amortir à plusieurs les hausses de charges, comme celle du GNR (Gazole Non Routier), qui impacte aujourd'hui 4 000 de nos coopératives.

Pourquoi le crédit d’impôt mécanisation collective est-il un tournant ?

Historiquement, les politiques publiques ont surtout soutenu la mécanisation individuelle. Cette mesure marque un début de rééquilibrage. Elle reconnaît enfin l’intérêt de la mutualisation, alors même que près de la moitié des agriculteurs y ont déjà recours sans incitation spécifique.

Aujourd'hui, moins de 10 % du parc matériel français est mutualisé. Quels sont les freins à lever pour changer d'échelle ?

Il faut déconstruire les clichés. Le modèle individualiste a montré ses limites ; il n'est plus synonyme de liberté mais souvent d'endettement et de solitude. Le frein est avant tout culturel : il faut changer de "mindset". La mutualisation n'est pas une contrainte, c'est un gain de compétitivité. Notre travail est pédagogique. Nous devons prouver, chiffres à l'appui, que la dynamique collective est plus attrayante et plus résiliente que l'isolement.

« La mutualisation permet de ne pas rajouter une couche de dette » 

La transmission est le grand défi de la décennie. Comment les Cuma sécurisent-elles le passage de témoin entre générations ?

Dans un cadre familial, les capitaux à mobiliser pour une reprise sont devenus colossaux. Entre le foncier et les bâtiments, l'endettement moyen frôle les 192 000 € par exploitation. La mutualisation permet de ne pas rajouter une couche de dette liée au matériel. Il est bien plus simple de transmettre des parts sociales d’une coopérative que de contraindre un repreneur à racheter un parc de machines souvent surdimensionné et coûteux. La Cuma permet de garder les agriculteurs "aux manettes" de leur outil tout en restant agiles.

En quoi facilitent-elles l’entrée dans le métier pour les jeunes ?

Au-delà de l’aspect économique, elles offrent un cadre d’entraide. Un jeune peut s’appuyer sur un collectif, bénéficier de conseils et parfois de conditions adaptées en début d’activité. C’est aussi un moyen de rompre l’isolement et de s’inscrire dans une dynamique locale.

Peut-on parler d’un outil d’attractivité pour le métier ?

Oui. Les Cuma renvoient une image plus moderne et collaborative de l’agriculture. Elles montrent que le collectif peut être une force.

« Encourager les dynamiques collectives peut redonner de l’élan à l’installation »

Votre étude évoque un fort sentiment de solidarité. Comment cela se traduit-il concrètement ?

Dans les faits, les agriculteurs s’entraident face aux aléas. Lors de crises sanitaires, par exemple, certaines Cuma ont mutualisé du matériel pour soutenir les services vétérinaires. Au quotidien, cela peut aller jusqu’à un soutien humain ou financier entre membres. Cette solidarité est une réalité tangible.

Assiste-t-on à un basculement vers un modèle plus collectif ?

C’est une évolution nécessaire. Le modèle strictement individuel montre ses limites. Encourager les dynamiques collectives peut redonner de l’élan à l’installation et au renouvellement.

À quoi pourrait ressembler une agriculture plus mutualisée dans dix ans ?

L’objectif est de dépasser les 50 % d’agriculteurs engagés en Cuma. Ces collectifs sont souvent des lieux d’innovation et de diversification. Ils permettent de porter des projets que les exploitations ne pourraient pas assumer seules.

Au-delà de l'économie, la Cuma peut-elle être un moteur de la transition agroécologique ?

Elle l'est par nature. Partager un matériel est intrinsèquement plus vertueux que de posséder chacun le sien. De plus, la Cuma permet d'accéder à des technologies de pointe (désherbage mécanique, agriculture de précision) qu'un agriculteur seul ne pourrait pas s'offrir. Nous constatons aussi une meilleure efficacité énergétique : un matériel conduit par un salarié de Cuma formé à l'écoconduite consomme moins. Le groupe donne la confiance nécessaire pour expérimenter des pratiques sans pesticides ou de nouvelles rotations.

Que diriez-vous à un jeune agriculteur qui hésite encore à rejoindre une coopérative ?

Je lui dirais que s'engager n'est pas un "gros mot" et qu'il ne deviendra pas l'esclave du groupe. Au contraire, c'est le collectif qui se met au service de son projet. Pour que nos territoires restent vivants, que nos écoles restent ouvertes, il faut sortir la tête du guidon. La Cuma, c'est l'assurance de ne pas être seul face aux crises et de transformer son exploitation en un outil de travail moderne, durable et surtout, humain.

Vous êtes la première femme, et l'une des plus jeunes, à présider la FNCuma. Quelle impulsion souhaitez-vous donner au réseau ?

Mon regard est celui d'une agricultrice installée depuis 10 ans, qui a vu les défis bousculer ses certitudes. Ma priorité est de "secouer le cocotier". Nous ne pouvons plus dormir sur nos lauriers.