Femmes agricoles : des piliers encore fragilisés
De l’installation à la retraite, les femmes occupent une place centrale dans l’agriculture française. La dernière publication Infostat de la Mutualité sociale agricole (MSA) dresse un panorama complet de leur situation en 2024. Si leur présence progresse dans certaines filières et à l’installation, les écarts persistent en matière de statut, de conditions d’emploi, de santé et de retraite.
Une installation féminine qui s’affirme. En 2024, 5 161 femmes se sont installées comme cheffes d’exploitation ou d’entreprise agricole. Elles représentent 33 % des nouvelles installations, soit plus d’une sur trois, même si la part recule légèrement par rapport à 2023. La dynamique est notable chez les moins de 40 ans : 60,2 % des femmes installées ont franchi le pas avant cet âge, condition clé pour accéder aux aides à l’installation. Chez les hommes, cette proportion atteint près de 78 %. Sur dix ans, les installations dites « tardives » (après 40 ans) reculent nettement chez les femmes, notamment avec la baisse des transferts entre époux. Les femmes s’installent très majoritairement comme cheffes d’exploitation (96 %). Elles sont particulièrement présentes dans la filière équine et l’élevage ovin-caprin. Les grandes cultures, la polyculture-élevage ou encore l’élevage bovin viande figurent également parmi leurs choix principaux.
Près d’un quart des chefs sont des femmes
Au total, la France compte 100 948 cheffes d’exploitation ou d’entreprise agricole en 2024. Elles représentent 24,5 % des chefs, une proportion en légère progression sur la décennie, malgré un recul des effectifs cette année (-2,2 %). Si 26,5 % des chefs d’exploitation sont des femmes, elles ne sont que 5,1 % à diriger des entreprises agricoles. L’écart reste marqué. L’âge moyen des cheffes s’établit à 50,9 ans, soit deux ans de plus que leurs homologues masculins. Plus d’une sur cinq a plus de 60 ans. Près de 30 % des exploitations sont aujourd’hui dirigées par au moins une femme, seules ou en équipe mixte. En société, notamment en GAEC, la mixité progresse. Mais lorsqu’elles sont seules à la tête de l’exploitation, les femmes optent encore majoritairement pour le statut en nom personnel.
Le statut de conjointe collaboratrice en perte de vitesse
Longtemps figure discrète mais essentielle de l’exploitation familiale, la conjointe collaboratrice décline. En 2024, seules 9,7 % des conjointes d’exploitants sont affiliées sous ce statut, soit 11 751 femmes. L’effectif chute de près de 12 % en un an. Les jeunes générations boudent ce cadre jugé peu protecteur. La limitation à cinq ans du statut, instaurée par la loi dite « Chassaigne » depuis 2022, vise précisément à éviter les situations de dépendance économique et à inciter vers des statuts ouvrant de véritables droits sociaux.
Des salariées plus exposées à la précarité
Avec 700 000 salariées, les femmes représentent 38 % des effectifs salariés agricoles. Mais leurs conditions d’emploi demeurent plus fragiles. Dans la production agricole, 81 % des salariées sont en CDD, contre 78,7 % des hommes. La durée moyenne de leurs contrats reste plus courte. La viticulture et les entreprises de travaux agricoles concentrent une forte proportion d’emplois précaires : près de 87 % des femmes y travaillent en CDD. En 2024, si le nombre de CDI progresse pour les deux sexes, les heures travaillées en CDD reculent davantage pour les femmes. Côté rémunération, la situation est contrastée : les salariées perçoivent en moyenne des salaires plus élevés que les hommes en CDD, mais inférieurs en CDI.
Accidents, maladies : une réalité contrastée
Sur le plan des accidents du travail, les salariées apparaissent moins exposées : le risque est 70 % plus élevé chez les hommes. En revanche, pour les maladies professionnelles, la tendance s’inverse. Les femmes salariées présentent un risque 1,5 fois plus élevé que leurs collègues masculins. Chez les non-salariées, l’écart demeure également en défaveur des femmes. En matière de santé globale, 45 % des femmes affiliées n’ont aucune pathologie, traitement chronique ou hospitalisation recensée. Elles apparaissent globalement en meilleure santé que l’ensemble des femmes françaises. Toutefois, certaines pathologies sont surreprésentées : maladies valvulaires, insuffisance cardiaque, mélanome, maladie de Parkinson ou encore syndrome du canal carpien.
Famille et retraite : des écarts persistants
La MSA recense 42 784 familles monoparentales dans le régime agricole. Dans 72 % des cas, le parent isolé est une femme. Près de 80 % relèvent du salariat agricole. Au moment de la retraite, les inégalités se creusent. Les salariées agricoles perçoivent une pension inférieure de 16 % à celle des hommes. Pour les non-salariées, l’écart atteint 19 %, notamment en raison de carrières plus courtes comme cheffes d’exploitation. Le transfert d’exploitation entre époux, autrefois courant, s’efface progressivement. En 2024, seules 7,3 % des femmes installées ont bénéficié de ce dispositif, contre 13,5 % dix ans plus tôt. Le recul de cette pratique, conjugué au report de l’âge légal de départ à la retraite, transforme en profondeur les parcours professionnels féminins.
Une présence indispensable, un équilibre à construire
De l’installation à la retraite, les femmes façonnent l’agriculture française. Elles entreprennent, dirigent, salariées ou indépendantes, souvent à la croisée des responsabilités professionnelles et familiales. Les chiffres 2024 montrent une progression lente mais réelle de leur place dans la gouvernance des exploitations. Ils rappellent aussi que l’égalité reste un chantier ouvert, notamment en matière de protection sociale, de conditions d’emploi et de retraite. Pour la nouvelle génération d’agricultrices, l’enjeu est clair : conquérir leur place sans renoncer à leurs droits.