Installation

DJA : 50 ans d’existence au service de l’installation

La Dotation jeune agriculteur (DJA), qui a vu le jour en 1973, fête ses 50 ans cette année. Chercher à comprendre pourquoi cette aide a été créée oblige à se replonger au cœur même de l’histoire du syndicat Jeunes Agriculteurs, elle-même intimement liée à celle de la France.  

Dans le mensuel JA mag d’avril 1972, Louis Lauga, secrétaire général du CNJA, demande officiellement dans un édito intitulé « Faire sauter le verrou » (cf image) « la mise sur pied d’une Dotation nationale pour l’installation des jeunes agriculteurs ».

Le 4 janvier 1973 paraissait au Journal officiel le décret n°73-18 portant la création, dans certaines régions plus particulièrement touchées par l’exode rural, d’une dotation d’installation au profit des jeunes agriculteurs, signé par le Premier ministre Pierre Mesmer et un certain Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture et du développement rural dans le gouvernement de Georges Pompidou.

La fameuse D-J-A pour Dotation jeune agriculteur était née.

Mais quelles étaient les raisons qui ont motivé la création de cette aide ? Quel était le contexte de l’époque ? Comment s’est organisé en interne le syndicat Jeunes Agriculteurs pour pousser l’idée d’une telle aide ?

Cécile Gazo, doctorante en sociologie et spécialiste de l’installation.

Période pré-DJA : entre émancipation et modernisation

Si l’on remonte un tantinet le cours de l’histoire, la France se retrouve au sortir de la Seconde Guerre mondiale avec une population majoritairement agricole vivant plutôt chichement d’une agriculture que l’on pourrait qualifier de subsistance. Peu à peu éclot une jeunesse agricole dynamique, émanant principalement de la Jeunesse agricole catholique (JAC) aux revendications émancipatrices, qui se structure autour du CNJA (Cercle puis Centre national des jeunes agriculteurs). « La montée en puissance de la JAC dans les années 60 génère logiquement l’émergence d’agriculteurs aux idées sociales progressistes à l’image de Michel Debatisse », explique Jean-Claude Pichon, ancien rédacteur en chef du JA mag (de 1972 à 1977) et ancien directeur du CNJA (de 1977 à 1983).

Dans son ouvrage intitulé Une révolution silencieuse, Michel Debatisse assume noir sur blanc une position émancipatrice moderne qui milite pour une réduction du nombre de paysans. « Il y a la courageuse affirmation que le nombre des cultivateurs doit diminuer […] Les jeunes agriculteurs veulent sortir d’un isolement qui n’a rien de splendide. Ils veulent s’entendre avec les syndicalistes de l’industrie, connaître et pratiquer les autres agents de la vie économique » écrit ainsi le haut-fonctionnaire François Bloch-Lainé dans la préface du livre. « Cette position court-circuitait celle de la FNSEA et du ministre de l’Agriculture de l’époque qui cherchaient davantage, au contraire, à conserver une paysannerie nombreuse », indique Cécile Gazo, doctorante en sociologie et spécialiste de l’installation.

Cependant, cherchant à moderniser tous les pans de la société française, agriculture comprise, le gouvernement de De Gaulle se lie stratégiquement aux représentants du CNJA soucieux de professionnaliser l’agriculture pour atteindre la parité sociale.

« Le contenu des deux grandes lois d’orientation agricole (60 et 62) s’est grandement inspiré de rencontres effectives entre les jeunes du CNJA représentés par Michel Debatisse et le sommet de l’État, en la personne de Michel Debré » rappelle Cécile Gazo. « Ça arrangeait beaucoup le monde politique d’avoir des forces vives qui lui proposent des solutions clé en main et apaisées puisqu’elles provenaient du monde agricole lui-même », abonde Jean-Claude Pichon.

En 1963, l’État crée l’indemnité viagère de départ (IVD) qui vise alors à accélérer les départs à la retraite de milliers de petits producteurs. Une mesure qui ne fonctionnera que trop bien. « De 1963 à 1987, le CNASEA (ancien ASP : agence de services et paiements) estime à 705 000 le nombre d’IVD accordées pour près de 13 millions d’hectares libérés et à 96 000 le nombre de versements d’aides aux mutations professionnelles », indique Cécile Gazo.

Jean-Pierre Carlier, ancien chef du service économie (de 1971 à 1973) et ancien directeur du CNJA (de 1974 à 1977).

Des réflexions internes au syndicat pour soutenir les installations

C’est dans un contexte post-mai 68, incarné par la montée en puissance des mouvements de gauche et la mondialisation de la société en pleine période des trente glorieuses que le congrès du CNJA se tient en 1970 à Blois. Cet événement sera le lieu d’un affrontement idéologique de premier plan : entre, d’un côté, des paysans dont les sensibilités alimenteront le mouvement des Paysans travailleurs, qui critiquaient déjà la diminution de la population agricole induite par la modernisation des exploitations et qui soutenaient le collectivisme des moyens de production en souhaitant notamment municipaliser les sols, et, de l’autre, des paysans dont la volonté était d’être des chefs d’entreprises professionnels et modernes quitte à être moins nombreux. Cet affrontement s’est soldé par la victoire aux élections du « camp » modernisateur.

« Cela s’est joué à deux-trois département près. On peut dire que « la droite chrétienne » l’a emporté. Parce que les départements du sud, pourtant de sensibilité de gauche, n’ont pas voulu voter avec les « Paysans travailleurs », localisés majoritairement à l’ouest de la France. Les viticulteurs ne s’assimilaient pas beaucoup à cette mouvance de gauche plutôt radicale », raconte Jean-Pierre Carlier, ancien chef du service économie (de 1971 à 1973) et ancien directeur du CNJA (de 1974 à 1977). « L’après-congrès de Blois a laissé place dans la foulée à un débat en interne. Il fallait à tout prix rabibocher les courants au sein de la maison », explique ce dernier, il y avait les partisans pour favoriser l’installation en généralisant les prêts bonifiés de 2 % [prêts uniquement réservés aux jeunes agriculteurs de moins de 35 ans], d’autres suggérant l’idée d’appliquer des prêts à taux zéro. Bref, le débat a duré plus d’un an au 14 rue la Boétie (siège de Jeunes Agriculteurs, NDLR) à l’occasion des conseils d’administration, des réunions du service économique et du lundi matin entre administratifs ».

La majorité des élus, explique Jean-Pierre Carlier étaient pour généraliser le prêt de 2 %. « Chef du service économie à ce moment, j’ai soutenu une autre idée. Je savais que ça allait coûter trop cher financièrement d’obtenir la généralisation du prêt ou de le réduire à zéro. J’ai exposé l’idée qu’il valait mieux aller chercher une aide de l’État que l’on pourrait appeler Dotation à l’installation des jeunes agriculteurs. J’ai partagé cette idée en réunion du lundi matin, et la majorité des salariés, dont le directeur [François Desouches], était plutôt contre (rires) », se remémore cet ancien du CNJA.

Mais, bon gré mal gré, l’idée d’une aide à l’installation continue de faire son chemin au sein du syndicat des jeunes au fil de nombreuses discussions entre élus et salariés. Après de longs mois d’échanges, l’idée de la DJA est validée en interne par le conseil d’administration et poussée par la suite auprès des membres du gouvernement et en particulier du ministre de l’Agriculture Jacques Chirac.

La création de la DJA scelle le divorce idéologique au sein du monde agricole ; en appuyant la vision des chefs d’entreprise au détriment du projet porté par la mouvance des Paysans travailleurs, lesquels avaient déjà quitté le CNJA en 1972.

« On peut effectivement penser que la DJA créée en 73 constitue plutôt une validation des approches de la tendance majoritaire du CNJA restée après le congrès idéologique de Blois », observe Jean-Claude Pichon.

La DJA, derrière cette aide, un projet de société

« La DJA a pour objectif d’accroître le nombre d’installations, mais pas seulement, de les cadrer aussi, c’est un moyen de contrôler les entrées dans le métier, pour qu’elles soient avant tout professionnelles », développe Cécile Gazo.

« Au-delà, la DJA représente une sorte de contrat passé avec la société, avec des agriculteurs qui s’engagent à produire une agriculture de qualité, de quantité et exportatrice. En contrepartie, la DJA est un moyen d’aider ces jeunes à s’installer et à mieux s’insérer dans un contexte social rénové. C’est en filigrane un contrat social qui a été acté avec la création de la DJA », conclut Jean-Claude Pichon.

Dans le sillon du premier décret de la DJA, plusieurs autres suivront avec un même objectif : celui de renforcer la professionnalisation du métier par le conditionnement à la détention d’un diplôme agricole et la réalisation de stages dans le monde agricole, couplé à l’écriture d’un document prévisionnel qui deviendra par la suite le plan d’entreprise. Une aide à la décohabitation verra le jour quelques années plus tard pour aider les jeunes couples à se loger indépendamment et ainsi sortir du giron familial, accentuant la dimension personnelle des projets à laquelle aspirent les futurs chefs d’exploitation.

 

 

 

 

Légende photo JC Pichon (crédit : Pierre Colombert) Interview pour JA, par Jean-Claude Pichon en 1970, dans la Manche, d'une jeune agricultrice en polyculture élevage-lait qui veut s'installer avec son père dans un premier temps et qui espérait une aide pour à la fois moderniser l'exploitation familiale et pour lancer un projet d'habitation autonome de la maison de ses parents. La DJA et la dotation à la décohabitation étaient en gestation dans ce décor de ferme si typique de l'époque.
Légende photo JC Pichon (crédit : Pierre Colombert) Interview pour JA, par Jean-Claude Pichon en 1970, dans la Manche, d'une jeune agricultrice en polyculture élevage-lait qui veut s'installer avec son père dans un premier temps et qui espérait une aide p