Commerce international : le multilatéralisme, un modèle à bout de souffle ?
Dans le deuxième épisode de notre série consacrée au commerce international, Jean-Baptiste Sablairoles, rapporteur du rapport d’orientation Jeunes Agriculteurs 2026, décrypte l’essoufflement du multilatéralisme né après 1945. Institutions paralysées, Europe hésitante, émergence de nouvelles alliances : le cadre qui régissait les échanges mondiaux vacille.
Pourquoi s’engager dans un rapport d’orientation sur le commerce international aujourd’hui ? Parce que, selon Jean-Baptiste Sablairoles, « les règles qui structurent les échanges mondiaux ne correspondent plus aux réalités du XXIᵉ siècle. Le multilatéralisme, pensé après la Seconde Guerre mondiale pour stabiliser les relations entre États, montre des signes d’essoufflement ». Le constat est visible à l’ONU, où le droit de veto des membres permanents du Conseil de sécurité paralyse les décisions sur les grandes crises internationales. Conçu à l’origine comme un garde-fou entre puissances, cet outil est désormais perçu comme un frein à l’action collective.
Mais c’est surtout à l’Organisation mondiale du commerce que l’impasse est flagrante. « Depuis 2019, l’organe de règlement des différends est bloqué », faute de juges nommés à l’organe d’appel. L’OMC se retrouve privée de sa capacité d’arbitrage, poussant de nombreux États à privilégier des accords bilatéraux ou régionaux. À cela s’ajoute l’échec des grandes négociations multilatérales, comme le cycle de Doha, miné par les désaccords persistants entre pays développés et émergents, notamment sur l’agriculture. Les crises alimentaires et géopolitiques récentes ont, elles aussi, révélé l’incapacité des règles existantes à stabiliser durablement les marchés agricoles mondiaux. En parallèle, des forums informels comme le G7 voient leur légitimité contestée. « Jugés peu représentatifs, dominés par les puissances occidentales, ils alimentent chez de nombreux pays du Sud le sentiment d’être écartés des centres de décision mondiaux », explique le rapporteur.
Une Union européenne freinée par ses propres divisions
Dans ce contexte troublé, l’Union européenne peine à faire entendre une voix claire. Son système décisionnel, fondé sur la recherche permanente de compromis entre États membres aux intérêts divergents, donne souvent l’image d’une puissance hésitante. « Ce manque de lisibilité affaiblit sa position face à ses partenaires commerciaux et nourrit un sentiment de perte de souveraineté chez certains citoyens », .
Cette fragilité politique se traduit par une montée de l’euroscepticisme, y compris au sein du Parlement européen. Des élus contestent ouvertement le fonctionnement institutionnel de l’Union, tandis que d’autres, pourtant favorables au projet européen, expriment leur frustration face à son incapacité à peser davantage sur la scène internationale. Les débats récents autour des accords commerciaux illustrent ces tensions, avec le sentiment que la voix de l’institution élue au suffrage universel direct est parfois contournée.
Sur le plan économique, Jean-Baptiste Sablairoles pointe également un décrochage industriel. L’Europe, autrefois pionnière dans plusieurs secteurs stratégiques, voit ses entreprises dépassées par des concurrents américains ou asiatiques. La priorité donnée à la compétitivité-coût a favorisé des délocalisations, tandis que la création de véritables champions industriels européens se heurte aux règles de concurrence internes. Résultat : une intégration économique qui progresse difficilement et une confiance entre États membres qui s’effrite.
Les BRICS : alternative crédible ou coalition fragile ?
Pendant que l’Occident doute, d’autres alliances se structurent. Les BRICS+, élargis à de nouveaux membres, rassemblent désormais une part majeure de la population mondiale et une puissance agricole, énergétique et minière considérable. Ces pays revendiquent une plus grande indépendance stratégique et entendent peser dans la redéfinition des règles du jeu international, notamment à travers des outils financiers alternatifs et une volonté de réduire leur dépendance au dollar.
Pour autant, Jean-Baptiste Sablairoles invite à la prudence face à l’idée d’une hyperpuissance unifiée. Les intérêts nationaux divergent fortement : rivalités régionales, stratégies diplomatiques distinctes, liens maintenus avec les pays occidentaux. Comme toute organisation multilatérale, les BRICS+ pourraient, à terme, être confrontés aux mêmes difficultés de coordination que celles qu’ils dénoncent ailleurs.
Si ces alliances devaient se transformer ou se fragmenter, leurs grandes puissances continueraient d’exister sur la scène internationale. Une question se pose alors en creux pour l’Europe : dans un monde de blocs mouvants, que pèserait un État isolé face à ces ensembles continentaux ?
Avec cet épisode, le podcast poursuit son exploration des transformations profondes du commerce mondial. Une grille de lecture essentielle pour comprendre les rapports de force qui influencent, directement ou indirectement, l’avenir des filières agricoles. 🎧 À écouter sur Spotify et à approfondir sur jamag.fr.